
Hippolyte Dreyfus (Paris,
12 Avril 1873 - Paris, 20 Décembre
1928) Écrivain, fut le premier
Français à se convertir à la religion baha'ie
en 1901. Il est né à Paris issu d’une ancienne
famille française juive.fut le secrétaire de Maître
Thévenet, éminent avocat à la Cour, ancien
Garde des Sceaux. Hippolyte Dreyfus se maria avec Laura Dreyfus
Barney en été 1911. A partir de son mariage il prit
le nom de «Dreyfus-Barney». Un des autres aspects pour
lesquels Hippolyte Dreyfus se distingua et apporta une contribution
précieuse au développement de la foi baha'ie en France
est qu’il organisa et prépara la venue de ‘Abdu'l-Baha
à Paris avec l’aide de sa femme. Livres : ESSAI
SUR LE BAHAISME, SON HISTOIRE, SA PORTEE SOCIALE. NOUVELLE EDITION
COMPRENANT LE BUT D'UN NOUVEL ORDRE MONDIAL (EXTRAITS), PAR SHOGHI
EFFENDI ; L'ECONOMIE MONDIALE DE BAHA'U'LLAH (EXTRAITS), PAR HORACE
HOLLEY Edité par Ernest leroux - Paru en 1934 et Livre :
L'OEUVRE DE BAHA'U'LLAH TOME PREMIER Edité par Leroux - Paru
en 1923.
Phoebe Hearst Apperson (1842 - 1919)
May Bolles (1870 - 1940)
Thomas Breakwell (1872 - 1902)
Edith MacKaye (1879 - 1959)
Charles Mason-Remey (1874 - 1974)
Laura Clifford Barney (1879 - 1974)
Edwin Scott (1862 - 1929)
Josephine
Scott (décédée en 1955)
Lady Blomfield (1859 - 1939)
Gabriel de Sacy (1860 - 1903)
Juliet
Thompson (1873 - 1956) déclara sa foi en Baha'u'llah
à Paris en 1901. Juliet Thompson était une voisine
et grande amie de l'écrivain, Kahlil Gibran à New
York.
Les premiers
baha'is en France, nous l’avons vu, représentent une
certaine élite de la société, aisée
et cultivée. Pour la plupart, ils sont Américains
installés à Paris, des artistes, des littéraires
venus fréquenter les intellectuels parisiens. Mais dès
les années 1910, la religion baha'ie s’étend
aux couches sociales plus populaires, avec la conversion de la famille
Ponsonnaille et touche sans doute plus de Français. Toutefois,
nous devons admettre qu’il n’y a pas beaucoup de noms
de baha'is français en ce début de XXème siècle.
Mais comme nous le montre cet extrait, la Grande Guerre (1914-1918)
qui a décimé les Français a sans doute joué
un rôle non négligeable: «La communauté
baha'ie de Paris avait moins de Français que d’Américains,
d’Anglais et de Persans. Hippolyte Dreyfus était toujours
auprès de ‘Abdu'l-Baha comme l’était M.
Bernard qui fut tué dans les premières semaines de
la Grande Guerre.»
Afin
de consolider la petite communauté française qui n’avait
pas beaucoup de documents pour pouvoir s’approfondir dans
sa nouvelle foi, ‘Abdu'l-Baha envoya un érudit persan,
Mirza Abu'l-Fadl, passer plusieurs mois à Paris pendant le
printemps et l'été 1901. Abdu'l-Baha lui avait donné
la mission d’établir une solide fondation à
Paris. Durant son séjour, il parla aux baha'is sur la preuve
de l’existence des prophètes et interpréta plusieurs
prophéties bibliques.
C’est donc en 1924 que la première Assemblée
spirituelle locale de Paris est formée officiellement.
Shoghi Effendi insiste sur ce premier rapport «officiel».
La nuance réside peut-être dans le fait que la première
«assemblée spirituelle» de 1919 n’est qu’un
rassemblement de plusieurs baha'is, qui se réunissent pour
organiser différentes activités, sans statut officiel.
Alors qu’en 1924, c’est l’entité administrative
telle qu’elle est décrite dans les directives de Baha'u'llah
qui est inaugurée: l’assemblée a été
constituée grâce à des votes.
Les
baha'is français, bien qu’ils soient peu nombreux,
s’activent dans divers domaines, et notamment la traduction
d’ouvrages baha'is et textes saints afin de permettre une
diffusion plus grande de la littérature. Une étape
importante de l’organisation des ouvrages de référence
baha'is en français commence ainsi à se mettre en
place. Un comité de publication et de traduction a été
nommé par l’Assemblée de Paris pour systématiser
la tâche: «Nomination des comités: 1- les publications,
livres ou articles, de la traduction des ouvrages.»
Bien
que le groupe le plus important numériquement et le plus
actif reste celui de la région parisienne, des petits groupes
administratifs se sont formé progressivement en dehors de
la capitale.
-
A Marseille, un petit groupe de baha'is se forma dès
1923, et c’est en 1951 que la ville put élire sa première
assemblée spirituelle locale.
-
A Lyon, le 6 avril 1935, eut lieu le congrès international
des espérantistes, qui se tint à la faculté
de droit de Lyon. Lydia Zamenhof, la fille du Professeur
Zamenhof,
le créateur de l’espéranto, y prononça
le discours d’ouverture et déclara que Baha'u'llah,
dans son programme de paix universelle, a proclamé l’adoption
d’un langage universel comme étant une des conditions
préalables nécessaires. C’est
en 1937 que l’assemblée spirituelle locale de Lyon
est créée. (Lidia
Zamenhof, fille du fondateur de l'Espéranto. elle devint
baha'i vers 1925 et traduit des livres en espéranto. Elle
décéda dans les chambres à gaz des nazis pendant
la seconde guerre mondiale.)
-
A Hyères, un petit groupe de baha'is existait également
à cette époque. Ce qui est intéressant c’est
que les différentes villes qui regroupaient des baha'is étaient
en contact entre elles. Les baha'is de Paris de déplaçaient
en province afin d’aller s’informer sur la situation
de la foi. Ainsi, Laura Dreyfus-Barney, une des premières
baha'ies de la région parisienne, fit plusieurs voyages en
province: «Le voyage et ses rencontres de Mme Dreyfus-Barney
avec les différents groupes bahaïs: Hyères: Les
amis sont très ardents malgré leur nombre restreint,
ils travaillent de leur mieux pour répandre la Cause. Marseille,
ils font également de leur mieux, sont sincères et
touchés par la générosité des amis à
Paris. Lyon: il y a une communauté de tout âge et la
réunion a eu lieu dans un atelier où 18 personnes
étaient présentes. C’est un centre très
vivant, réfléchi et voulant rester en contact avec
Paris.»
Par
ailleurs, le Gardien a toujours encouragé le groupe parisien
à soutenir les groupes baha'is de province: «Ils (l’assemblée
de Paris) doivent aussi correspondre avec les croyants de Lyon,
Marseille et Hyères et les encourager... L’Assemblée
de Paris, qui est le plus ancien centre de la foi en Europe, doit
se considérer comme responsable du progrès de la Cause
en France et faire tout ce qui est en son pouvoir pour encourager
et stimuler le travail des autres différents groupes français
ainsi que des autres baha'is isolés.»
Voici
un message du Gardien Shoghi Effendi, qui suivait les affaires baha'ies
de chaque pays, avec grande minutie: «La France sera le prochain
pays à former son Assemblées spirituelle nationale.
Pour cela il faudra qu’il y ait dans ce pays dix centres baha'is
et six Assemblées locales très solides. La conférence
de Lyon sera l’événement historique le plus
important de la Foi en France et c’est pourquoi tous doivent
s’y rendre.»
Une
trentaine de baha'is assistèrent au premier congrès
régional des baha'is de France, qui se déroula à
Lyon et qui fut organisée par l’Assemblée de
Paris, du 23 au 25 mai 1953. Lors de ce Congrès, plusieurs
«villes buts» furent proposées afin de pouvoir
constituer des communautés baha'ies locales: Marseille, Nice,
Orléans et Bordeaux.
Le
4 juillet 1953, le premier centre national baha'i de France fut
inauguré officiellement. Du point de vue fonctionnement,
le centre baha'i est le chef-lieu administratif de l’assemblée
spirituelle nationale. C’est le siège de son secrétariat.
C’est le local utilisé pour les réunions de
l’institution nationale, pour la préservation de ses
registres, et aussi pour des réunions publiques. C’est
l’endroit où est organisée la bibliothèque
baha’ie, où sont rassemblées ses archives, l’endroit
des réunions de groupes de travail, de comités et
de conférences baha’ies. Néanmoins, au-delà
de ses fonctions le centre a une double influence: la consolidation
de l’autorité de l’assemblée spirituelle
dans l’entière communauté baha’ie ainsi
qu’un prestige et une dignité aux yeux du public.
Il
est intéressant de remarquer qu’au tout début,
les choses se faisaient grâce aux bonnes volontés des
uns et des autres, et la moindre initiative individuelle était
importante pour établir les fondations de la communauté
baha'ie française.
1955
fut l’année de la formation des Assemblées spirituelles
de Marseille, Orléans, Nice et Bordeaux. Cette même
année se tint à Lyon la plus importante conférence
nationale organisée par la France jusque là. C’est
au cours de cette conférence que les baha'is apprirent par
un courrier que le Gardien avait choisi une date pour former la
première assemblée spirituelle nationale de France
Le
26 avril 1958, conformément aux instructions du Gardien,
la communauté nationale des baha'is de France procédait
à l’élection de sa première assemblée
spirituelle nationale. Ainsi la communauté baha'ie de France
était devenue indépendante. Une de ses premières
décisions fut d’adresser systématiquement un
exemplaire du Testament de ‘Abdu'l-Baha à tout nouveau
croyant.
Le passage de ‘Abdu'l-Baha dans la capitale parisienne a permis
une certaine publicité de la religion baha'ie qui s’est
fait connaître par l’intermédiaire de la presse,
mais également, nous pouvons le supposer, par le principe
du «bouche à oreille». C’est pourquoi certains
écrivains se sont intéressés à ce mouvement,
jusqu’à le mentionner dans leurs propres oeuvres.
1.
Guillaume Apollinaire (1880-1918)
2. Romain Rolland (1866-1944)
3. Auguste Forel (1848-1931)
4. La reine Marie de Roumanie (1875-1938)
Il existe un point commun entre Romain Rolland, Charles Baudouin,
Auguste Forel et la Reine Marie de Roumanie: ils font tous quatre
partie des grands esprits européens qui, alors que le XXème
siècle était témoin de la décadence
de l’Europe et de la société dans son ensemble,
voulaient et croyaient en l’avenir d’un esprit européen,
un espace géographique peuplé par des hommes et des
femmes dont l’esprit humain dominerait l’esprit national.
On comprend pourquoi ils se sont tous intéressés aux
principes de la foi baha'ie qui préconise l’unité
de l’humanité et la paix universelle. Leur croyance
était entièrement conforme à cette citation
de Baha'u'llah: «La gloire n’est pas seulement à
celui qui aime son pays mais à celui qui aime le monde entier.»
Par ailleurs, pour soutenir ces idées, bien qu’elles
soient traitées d’utopistes à l’époque,
Charles Baudouin fonda une revue Le Carmel, qui publia pendant deux
ans (1916-1918) des articles d’intellectuels de différents
pays en guerre qui osèrent parler de cet esprit européen
et de supranationalisme.
La
communauté baha'ie de France, très liée à
ses débuts à la personnalité de ‘Abdu'l-Baha
du fait de sa venue à Paris, a su, par la suite grandir et
développer son ordre administratif. A la veille de l’élection
de la première assemblée spirituelle nationale, en
1958, la communauté baha'ie française, pourtant encore
peu nombreuse, était organisée au niveau interne et
externe: réunions d’assemblées locales, gestion
des groupes baha'is de province, organisation de conférences,
traductions d’ouvrages de base, édition d’un
journal qui se voulait mensuel, tout en élargissant sa notoriété
auprès de certaines personnalités qui en ont témoigné.
un
certain rapprochement entre l’Orient et l’Occident commence
à s’établir dès la fin du XIXème
siècle. Les études des orientalistes, la facilité
et la rapidité relatives des voyages, la multiplication des
échanges, les expositions universelles créent des
liens plus étroits entre l’Asie et l’Europe.
C’est
également ce XXème siècle qui voit l’émergence
d’une nouvelle religion sur le sol français: la foi
baha'ie, née au milieu du XIXème siècle en
Perse. Persécutée dès son origine, la minorité
n’en est pas moins devenue un phénomène mondial.
Les idées universalistes de paix, d’unité de
l’humanité ont été particulièrement
véhiculées en Occident par le fils du fondateur Baha'u'llah,
qui se nomme ‘Abdu'l-Baha.
‘Abdu'l-Baha
a été celui qui a mis en place et concrétisé
la révélation divine de Baha'u'llah par l’organisation
des premières structures de la communauté mondiale
baha'ie. Par l’intermédiaire de ses nombreux écrits,
il a donné une vision planifiée de la proclamation
de la nouvelle religion. C’est sous son ministère,
et grâce à l’impulsion donnée par ses
voyages, que plusieurs communautés baha'ies ont commencé
à s’ériger et se développer en Orient
et en Occident.
En
France, le message babi (précurseur du message de Baha'u'llah)
est déjà connu du cercle orientaliste parisien par
le biais du comte de Gobineau, chargé d'affaire à
Téhéran, qui a fait paraître en 1865 un livre
à succès intitulé Religions et philosophies
de l'Asie centrale. L’intérêt grandissant de
l’Occident pour une minorité, orientale à l’origine,
témoigne d’une certaine soif d’exotisme des Occidentaux,
une ouverture d’esprit sur le monde et un rapprochement des
peuples, une solidarité et une responsabilité également
devant les massacres infligés en dehors de leurs frontières.
De plus, le nouveau message orienté vers une paix universelle
et un monde meilleur a éveillé la curiosité
et la réceptivité de l’Occident, où la
modernité et le progrès impliquaient une société
matérialiste.
C’est
déjà quelques années avant la venue de ‘Abdu'l-Baha
en Occident, que la religion baha'ie est arrivée sur le territoire
français, en 1898. Le Paris de cette époque est plus
que la capitale de la France: c’est en effet la troisième
«cité monde», un lieu de brassage des peuples,
des idées et des images. Nous comprenons mieux pourquoi le
message de Baha’u’llah a d’abord pris racine dans
ce creuset, avant de gagner le reste du vieux continent.
Une
petite communauté baha'ie parisienne s’est alors constituée,
et c’est en 1911 et 1913, dans une atmosphère de progrès
scientifique et de refroidissement religieux qu’apparaît
le personnage de ‘Abdu'l-Baha dans le paysage français.
Après une longue période d’emprisonnements et
d’exils, il séjourne en Europe, résolu à
proclamer à tous, un message de paix universelle et de justice.
En effet, c’est au cours de ces voyages en Occident, devant
des auditoires très diversifiés que ‘Abdu'l-Baha
expose, avec une grande simplicité d’après les
témoins de l’époque, pour la première
fois de son ministère, les principes essentiels de la foi
de son père, Baha'u'llah.
Avec
‘Abdu'l-Baha, la foi baha'ie commence à devenir mondiale,
grâce en partie à son périple occidental. Cela
s’intensifie avec Shoghi Effendi, petit fils de ‘Abdu'l-Baha
qui lui succède en 1921. Sous sa direction, la communauté
s’agrandit, s’enracine et développe sa structure
administrative. En conséquence, on compte aujourd’hui
des baha'is dans les pays du monde entier. Actuellement, c’est
la Maison universelle de justice qui dirige et coordonne les affaires
de la communauté baha'ie mondiale.
On
peut définir la première moitié du XXème
siècle comme une longue recherche d’organisation mondiale.
Plusieurs systèmes se sont succédés sans pouvoir
se stabiliser, démontrant leurs insuffisances: monarchie,
fascisme, colonialisme, communisme... La démocratie, certes,
est demeurée, mais telle qu’elle est pratiquée
aujourd’hui, elle connaît ses propres difficultés
et limites... De nombreuses réflexions tentent d’imaginer
la forme encore viable aujourd’hui. En marge du débat,
la communauté mondiale baha'ie propose une solution inédite:
un cadre administratif proposé par Baha’u’llah,
et qui gère les affaires de la société en s’appuyant
notamment sur un système d’assemblées librement
élues au niveau local, national et international.
Aujourd’hui,
les baha'is sont répartis dans le monde entier, mais c’est
encore en Iran qu’une des plus grandes communautés
se trouve, ce qui n’est pas sans créer de sérieux
problèmes de tolérance. La «question baha'ie»
est souvent évoquée dans les instances internationales
ou dans nos médias pour condamner les persécutions
subies encore de nos jours, par cette minorité, en Iran,
où les droits humains les plus élémentaires
ne lui sont pas garantis.
Au
niveau mondial, la foi baha'ie continue sa participation active
au sein d’institutions internationales comme l’ONU en
travaillant à la défense des droits de l’homme
et à l’amélioration du sort de l’humanité.
Parmi ses multiples activités dans le cadre de l’ONU,
citons par exemple que la Communauté internationale baha'ie
est partenaire de la Décennie internationale pour une culture
de la paix et de la non-violence. Un autre champ d’action
est le dialogue interreligieux: en avril 2002, elle a lancé
un pressant appel aux dignitaires religieux du monde en faveur d’une
nouvelle vision de l’harmonie entre les religions au service
de la paix.
En
France, la communauté baha'ie au cours du XXème siècle
s’est développée et s’est organisée.
Elle a fêté son centenaire en 1998 à Paris où
étaient présentes des familles baha'ies françaises
de quatrième génération et elle a acquis l’appartement
historique de la rue Camoëns où ‘Abdu'l-Baha a
résidé lors de son passage à Paris en 1911.
Cette résidence, siège de la conservation des archives
historiques parisiennes, est surtout un lieu respecté des
chercheurs et des baha'is du monde entier. Une vocation qui rappelle
l’activité incessante qui régnait dans les salons
de ‘Abdu'l-Baha au début du XXème siècle.
LA SEPARATION
DE L’EGLISE ET DE L’ETAT
Mais l’Affaire Dreyfus (rien avoir avec Hippolyte Dreyfus)
ne fut pas le seul gros événement à bouleverser
les habitudes des Français: en ce début de XXème
siècle, la France fut à nouveau secouée par
une nouvelle conjoncture, qui allait, elle aussi, diviser les Français
et démontrer une certaine tendance à remettre en cause
la religion: il s’agit de la séparation des Eglises
et de l’Etat, en janvier 1905.
Après
les remous suscités par l’Affaire Dreyfus, l’idée
se développe rapidement que «le meilleur moyen d’affaiblir
l’opposition au régime est de séparer les cultes
de l’Etat, le principal perdant devant être l’Eglise
catholique.» Contre un certain nombre de personnes qui souhaitait
que l’Etat continue à disposer des moyens de surveiller
l’Eglise, en 1904, les radicaux se prononcent à l’unanimité
pour la séparation. Le 9 décembre 1905, la loi «garantit
le libre exercice des cultes» mais «ne reconnaît,
ne salarie et ne subventionne» aucun culte. Ceci équivaut
au refus d’admettre l’utilité sociale de la religion.
C’est ainsi que le Concordat de 1801 est aboli, le budget
des cultes est supprimé et l’Etat décide de
ne plus s’impliquer dans les affaires religieuses. Les biens
de l’Eglise sont confiés à des associations
catholiques. Le Pape condamne cette séparation. La loi est
alors appliquée dans un climat de lutte et de tension qui
dresse les fidèles contre l’administration, la gendarmerie
et l’armée, dont les cadres sont déchirés.
De
plus, au début du XXème siècle, la guerre scolaire
fait rage. En 1902, en application de la loi du 1er juillet 1901
sur les associations, Emile Combes fait fermer trois mille écoles
non autorisées et fait expulser les religieuses. En 1905,
le convent (assemblée générale d’une
loge d’obédience maçonnique) réclame
le monopole scolaire.
En
France, on assiste à une véritable confrontation entre
la science et la foi: on parle de crise moderniste. Dans un contexte
de reflux du sentiment religieux, les croyants se divisent. Dès
la fin des années 1880, les signes précurseurs d’un
retournement intellectuel sont décelables. La franc-maçonnerie
a été un des puissants vecteurs des Lumières.
La maçonnerie française, influencée par le
positivisme attire à elle les adversaires du cléricalisme
On y compte des protestants et des juifs. A partir de 1870 et durant
toute la IIIème République, le rôle politique
des francs-maçons est important et décisif lors de
certaines crises. Avec une activité politique antireligieuse,
les loges sont très engagées dans le combat pour l’enseignement
primaire laïc.
Le monde occidental
durant le XIXème siècle, et la France plus précisément,
évoluent vers un renforcement de la puissance de l’Etat
démocratique ou autoritaire qui souhaite prendre sous sa
responsabilité le contrôle de l’éducation
et une diffusion de la culture. Les pays européens sont caractérisés,
dès la fin du XIXème siècle, par le développement
de l’urbanisation, l’émergence d’une opinion
publique et l’esquisse d’une culture de masse. Les différents
aspects d’ouverture sur le monde et la volonté de découvrir
les autres cultures peuvent être témoins de cet «horizon
d’attente» qui s’est installé en France.
C’est dans ce pays que la religion baha'ie s’est implantée
à l’extrême fin du XIXème siècle
et qu’une petite communauté de fidèles vit le
jour dans la capitale française, devenant ainsi le berceau
de la foi baha'ie dans tout le continent européen.
LA PRESSE
C’est en 1907, la même année que Les Leçons
de Saint Jean d’Acre, que paraissait pour la première
fois, dans Le Nouveau Petit Larousse Illustré, dictionnaire
universel encyclopédique, et ouvrage de référence
pour bon nombre de Français, un long article sous le mot
«béhaisme». En voici un extrait:
«Actuellement il y a des baha'is partout, non seulement dans
les pays musulmans, mais encore dans tous les pays d’Europe,
comme aux Etats-Unis, au Canada, au Japon, aux Indes, etc... C’est
que Baha'u'llah a su transformer le babisme en une religion universelle
qui se présente comme l’aboutissement et le complément
de toutes les anciennes croyances.»
Il
est intéressant de voir comment le début du XXème
siècle considérait cette nouvelle croyance, en provenance
de Perse, certes, mais désormais répandue hors du
Moyen-Orient. L’opinion commençait à comprendre
et à percevoir dans le baha'isme sa portée mondiale.
les articles se succèdent et deviennent de plus en plus précis
et détaillés. La presse a commencé à
s’intéresser à cette nouvelle religion et en
parle de plus en plus régulièrement. Ainsi, en 1909,
un long article paraît dans le Figaro, suppléments
littéraires qui retrace toute l’histoire babie et baha'ie
de manière très précise. Le journaliste avait
été invité à une réunion baha'ie,
ce qui a valu cette longue description dans Le Figaro, journal très
lu de la société parisienne: «La réunion
à laquelle nous fûmes conviés dans l’après-midi
du 21 mars dernier sortit de la banalité des five o’clock
ordinaires. Il s’agissait de la fête de Norouz, premier
jour de l’année persane et du printemps. Cela se passait
en plein Paris, dans un clair salon meublé avec la plus élégante
recherche. [...] Et les assistants - une trentaine environ, hommes
et femmes, - étaient, pour la plupart, non des orientaux,
mais de purs Parisiens. Seulement, c’étaient des Parisiens
béhais, c’est-à-dire adeptes d’un mouvement
religieux, le Béhaisme, né en Perse, ce qui explique
l’adoption des fêtes persanes.»
Cet
article est très intéressant et instructif pour notre
étude car cela montre qu’en 1909, une petite communauté
de fidèles existait déjà et ils étaient
parisiens et non plus uniquement persans ou américains. Et
l’auteur de conclure: «Les Persans assurent qu’il
suffit de boire un verre de thé avec les Béhaïs
pour devenir béhaï soi même. Il y a là,
peut-être un peu d’exagération orientale. Le
fait de luncher dans une salle à manger béhaïe
ne donne pas une âme de converti. Abdou’l-Béha
et ses disciples n’en poursuivent pas moins un grand et noble
but. Seulement, à voir comment va le monde, il est permis
de se demander s’ils ne sont pas dupes d’une illusion
généreuse et si la Religion nouvelle réussira
mieux que les anciennes à transformer l’humanité.»
Le
ton de cet article est bienveillant envers la religion baha'ie,
un peu ironique peut-être dans la conclusion mais malgré
cela, l’auteur cerne bien ce nouveau mouvement. Il est à
noter que ‘Abdu'l-Baha est mentionné dans cet article,
alors qu’il ne s’est pas encore rendu en Europe. Il
est donc connu et d’une certaine manière l’article
prépare le terrain pour son arrivée à Paris
en octobre 1911.
Il
était évident que c’était à Paris
que les Français étaient le plus susceptibles d’entendre
parler du message baha'i. Toutefois en 1908, en province, à
une dizaine de jours d’intervalle, le Lyon Universitaire et
le Lyon Républicain publient deux articles annonçant
l’existence de la religion perse. C’était visiblement
suite à la venue d’Hippolyte Dreyfus, qui devait donner
une conférence en présence du maire de Lyon, Edouard
Herriot. Le premier article, qui date du vendredi 15 mai 1908, est
en fait une invitation cordiale à la future conférence
de Dreyfus à Lyon et le deuxième article est un compte-rendu
de ladite conférence: «La prochaine conférence
faite sous les auspices du Comité Lyonnais de la «mission
laïque française» aura lieu samedi soir 23 mai
[...]. M. Hippolyte Dreyfus, avocat à la Cour d’appel
de Paris, traitera le sujet suivant: «l’évolution
des religions, le béhaisme.»
Un
article long et détaillé sur la personne d’Hippolyte
Dreyfus lui-même, en tant qu’individu qui a «consacré
ses loisirs, je dirai presque toute son activité humaine,
à connaître et à faire connaître cette
religion ...» , est écrit et, enfin, un petit historique
de la religion elle-même. L’article se termine par une
invitation cordiale du secrétaire de la Mission Laïque
Française à assister à la prochaine conférence
car le comité «se doit d’étudier avec
attention le message béhai.»
Le deuxième
article vient donc à la suite de la conférence: «La
section lyonnaise de la Mission Laïque Française clôturait
hier soir [...] la série annuelle de ses conférences
par l’intéressante conférence faite par M. Hippolyte
Dreyfus».
Présidée
par le maire de Lyon, Edouard Herriot, qui conclut d’une manière
très positive et prometteuse pour cette nouvelle foi, la
conférence fut un succès:
«M. Herriot, en remerciant le conférencier, constate
qu’il serait souvent souhaitable que les idées béhaïques
de fraternité et de solidarité sociale pénètrent
un peu les peuples qui aiment à se dire les plus civilisés.»
Ces deux journaux
lyonnais étaient très populaires dans la ville et
ces articles ont permis aux lecteurs de province de s’enquérir
de cette nouvelle religion.
LES
INTELLECTUELS FRANCAIS ET ETRANGERS
Avant
1911, certains intellectuels se sont préoccupés de
cette jeune foi ; comme nous l’avons vu, Nicolas,
Gobineau, ou encore Renan se sont penchés
sur le problème. Mais plus le XX (ème) siècle
avançait, plus l’intérêt des intellectuels
se développait, surtout à partir de la venue de ‘Abdu'l-Baha
à Paris.
- Léon
Tolstoï (1828-1910)
Nous
pouvons ici mentionner le célèbre Comte Léon
Tolstoï, qui a côtoyé de près la foi baha'ie.
Tolstoï très tôt se désintéressa
de l’Eglise orthodoxe, puis il finit par être excommunié
en 1901. Nous l’avons déjà rencontré
dans notre étude concernant la foi babie mais le comte s’intéressa
également à la foi baha'ie. Les principes humains
et universels de cette religion avaient de nombreux points communs
avec les thèses de Tolstoï ; de ce fait, les religions
babie puis baha'ie lui ont tout de suite été sympathiques.
«Le monde
est en désarroi, la clé de tous ses problèmes,
se trouve entre les mains du prisonnier de Saint Jean d’Acre,
Baha'u'llah.»
Pour
la plupart des Occidentaux de l’époque une grande confusion
existait entre religions babie et baha'ie. La distinction entre
les deux était encore floue et les contemporains n’avaient
pas saisi la corrélation entre les deux. Ainsi Tolstoï
connaissait la religion babie comme nous le démontre cette
correspondance entre Tolstoï et un poète germanophone
en 1899: «A cette époque, cher comte, vous étiez
intéressés par les babis. C’est pourquoi nous
vous envoyons un pamphlet à ce propos». Et Tolstoï
de répondre: «J’ai reçu [...] le livre
concernant les babis».
Dans
les dix dernières années de sa vie, Tolstoï fut
en contact permanent avec la foi baha'ie, même si au début
il n’avait pas fait le rapprochement entre les deux mouvements.
D’après l’extrait suivant, nous apprenons que
c’est en 1901 que Léon Tolstoï entendit parler
pour la première fois du mot «baha'i» et ce,
dans une correspondance entre le comte et un baha'i français:
Gabriel de Sacy. Voici la première lettre écrite à
l’adresse de Tolstoï: «Cher comte, la personne
qui prend la liberté de vous écrire cette lettre n’est
pas un érudit ou une personne autrement remarquable. Elle
est juste une personne baha'ie qui a lu l’exposé de
vos croyances dans les journaux arabes de cette ville [Le Caire]
et qui en est venue au pensées suivantes, et qui, connaissant
la grande amabilité de Votre Excellence, a pris la liberté
de les soumettre à votre jugement.»
Trois
mois plus tard, Tolstoï répond à Gabriel de Sacy:
«...à
en juger par l’intérêt que votre concept du messianisme
inspire en moi, autant que le babisme auquel vous appartenez. Qu’est
ce que baha'i ? Et de quelle nationalité êtes-vous
? Si vous êtes Français, comment se fait-il que vous
soyez babi ? Le babisme m’a intéressé pendant
longtemps. J’ai lu tout ce que j’ai pu sur ce sujet.»
Cette
lettre est importante pour notre étude car elle nous montre
que Tolstoï ne connaissait pas le lien qu’il y avait
entre la foi babie et la foi baha'ie, mais aussi la confusion qui
s’est créée lorsque Gabriel de Sacy, lui annonce
qu’il était Français et en même temps
baha'i. Pour Tolstoï en effet, la foi babie (et puis baha'ie)
était un mouvement limité à l’Orient
et il ne cache pas son étonnement de savoir qu’un Occidental
a embrassé cette religion. La foi baha'ie à l’instar
de la foi babie comporte de nombreuses similitudes avec les thèses
de Tolstoï, comme par exemple la nécessité d’une
religion universelle, la recherche indépendante de la Vérité,
l’harmonie entre la science et la religion, l’absence
de clergé et de rituels, la paix universelle...
A
partir du moment où il avait pris connaissance de la religion
baha'ie et ce, jusqu’à la fin de sa vie, Tolstoï
n’a cessé de poursuivre sa recherche concernant cette
nouvelle religion, comme nous le prouvent ses nombreuses correspondances
sur le sujet. Ainsi, dans une lettre adressée à un
dignitaire musulman, rédacteur du journal Review of religions,
il écrit: «Connaissez-vous les enseignements de Baha'u'llah,
et qu’en pensez-vous ?»
Nous
apprenons également que Hippolyte Dreyfus a envoyé
à Tolstoï la traduction du Livre de la Certitude en
avril 1904. Vers la fin de sa vie, en 1908, Tolstoï s’adresse
à un jeune étudiant qui lui avaient posé des
questions sur la nature spirituelle: «Le babisme qui a évolué
en bahaisme (Baha'u'llah) [...] est un des enseignements religieux
les plus hauts et les plus purs.» (199) Cette correspondance
est très intéressante car Tolstoï introduit la
foi baha'ie à cet étudiant en pleine recherche et
il la présente d’une manière élogieuse
et positive. 
Romain
Rolland (qui a d’ailleurs lui-même éprouvé
un certain intérêt pour la foi baha'ie et pour ‘Abdu'l-Baha,
plus tard) écrit dans La vie de Tolstoï, que dans les
deux dernières années de la vie de Tolstoï, ce
dernier s’est rapproché des religions, et en particulier
de la foi baha'ie. En 1909, Tostoï écrit dans son journal:
«bahai très intéressant». Nous apprenons
qu’entre mars 1909 et février 1910, plus de seize lettres
du comte ont été retrouvées mentionnant la
foi baha'ie, ce qui témoigne que cette religion occupait
une place importante dans sa pensée. Dans l’ouvrage
de Balyuzi, un érudit de la foi baha'ie, nous apprenons qu’au
moment de la mort de Tolstoï, en 1910, ce dernier était
en correspondance avec ‘Abdu'l-Baha lui-même, récoltant
des informations pour écrire un livre sur Baha'u'llah. Ces
travaux ne furent pas achevés.
Le
lien entre Tolstoï et la foi baha'ie est intéressant
pour notre étude car à son époque, Tolstoï
était très connu et avait une grande influence sur
de nombreuses personnes, et dans tout le monde occidental. Or, Tolstoï
parlait souvent de la foi baha'ie dans ses correspondances ; cela
a sans doute contribué à ce que de nombreuses personnes
prennent connaissance de cette nouvelle religion.
A
l’instar de son père qui s’était tourné
vers l’Occident en envoyant des tablettes aux dirigeants du
monde de l’époque, ‘Abdu'l-Baha, qui avait reçu
en Terre Sainte les premiers croyants occidentaux, décida,
une fois libre de ses mouvements, de venir en personne à
la rencontre des communautés naissantes d’Europe et
d’Amérique. C’est ainsi qu’il mit le pied
à Paris en octobre 1911 pour proclamer le message de son
père. C’est à ce moment qu’il rencontra
plusieurs intellectuels connus et que son influence se répandit
dans une grande partie de la société occidentale.
QUELQUES
POINTS IMPORTANTS DE SON SEJOUR EN 1911...
Lors
de son séjour à Paris, ‘Abdu'l-Baha a choisi
de rencontrer toute la communauté baha'ie parisienne: entre
1900 et 1911, cette communauté comptait une trentaine de
personnes (214), qui s’activaient autour de plusieurs réunions
ponctuelles. La publication des ouvrages traduits par Hippolyte
Dreyfus et sa femme Laura Barney avaient en particulier permis à
tous ceux qui étaient en recherche d’avoir accès
à des textes baha'is à leur portée, Ecrits
Saints (Le Livre de la Certitude) ou livres sur des thèmes
divers (Les Leçons de Saint Jean d’Acre). De plus,
le peintre Edwin Scott et sa femme Joséphine, que nous avons
mentionnés dans notre paragraphe sur les premiers baha'is
à Paris, recevaient régulièrement des baha'is
ou des chercheurs dans leur atelier d’artiste, au 17 rue Boissonade
à Paris.
Lors de son séjour à Paris, ‘Abdu'l-Baha présenta
une causerie dans l'appartement de Madame de Sacy, la femme de Gabriel
de Sacy - que nous avons mentionné lors de notre deuxième
partie -, le dimanche 29 octobre 1911. Madame d'Ange d'Astre fit
un compte rendu de cette soirée pour la revue Star of the
West : «C’était spécifiquement une réunion
française et cela semblait faire plaisir à ‘Abdu'l-Baha.
En entrant dans la maison, 'Abdu'l-Baha prit dans ses mains la photo
de Gabriel de Sacy, l'embrassa et dit: «Cette maison est comme
la mienne.»
‘Abdu'l-Baha
souligna que si Paris était le centre universel de la culture,
de l'érudition, de la science et des arts, cette ville devait
également être le centre de la spiritualité.
La causerie regroupa près de soixante personnes et dura une
bonne heure: «Tous étaient impressionnés par
sa magnifique personnalité.» (228)
Le
premier décembre 1911, le couple Dreyfus-Barney organisa
un dîner d’adieux chez lui, au 15, rue Greuze. ‘Abdu'l-Baha
dans sa dernière causerie fit une conclusion et un bilan
sur son séjour à Paris: «Ecoutez ! Je vous apporte
de bonnes et heureuses nouvelles. Paris deviendra un jardin de roses.
[...] Quand je pense au Paris de l’avenir, il me semble le
voir baigné dans la lumière de l’Esprit Saint.
[...] Depuis mon arrivée il y a quelques semaines, j’ai
pu voir grandir la spiritualité. Au début quelques
personnes seulement venaient à moi pour être éclairées
; mais durant mon court séjour ici, le nombre de visiteurs
a doublé. Voilà une promesse pour l’avenir.
[...] Maintenant je vous dis au revoir.»
Outre
les visites privées, ‘Abdu'l-Baha a donné plusieurs
causeries à son domicile qui était ouvert au grand
public, sur des thèmes très diversifiés.
Lors de ce séjour, ‘Abdu'l-Baha donnait quotidiennement
une courte causerie sur les principes de Baha'u'llah. Il s’exprimait
en persan et en général c’est Hippolyte Dreyfus
qui traduisait simultanément, comme nous l’apprennent
ces extraits de journaux parisiens: «Abdoul Baha [...] prend
la parole en persan. A peine prononcée, chaque phrase nous
est traduite par M. Hippolyte Dreyfus, l’adepte parisien le
plus zélé du baha'isme.»
Hippolyte Dreyfus était sans cesse auprès de ‘Abdu'l-Baha
et en plus d’être son interprète, il était
en général le présentateur de la soirée,
la personne qui introduisait ‘Abdu'l-Baha. La plupart de ces
causeries de 1911 ont été compilées par des
témoins contemporains de tout le séjour de ‘Abdu'l-Baha
et notamment par Lady Blomfield et ses deux filles: Mary Esther
et Rose Elinor Cecilia, et une autre jeune femme Béatrice
Marion Platt qui avait déjà accueilli ‘Abdu'l-Baha
à Londres et qui l’avait suivi en France. Elles prirent
des notes en français qui furent ensuite traduites en anglais.
A la demande même de ‘Abdu'l-Baha qui les avait relues
et approuvées, Lady Blomfield les publia. D’après
ces témoins, ‘Abdu'l-Baha donna cinquante et une causeries
dans la capitale lors de son premier séjour en automne 1911,
que ce soient des causeries publiques ou privées. Grâce
à la prise de notes des personnes présentes, la postérité
a en sa possession un ouvrage primordial qui tente de reproduire
les différentes causeries qui ont été données
par ‘Abdu'l-Baha entre octobre et décembre 1911: Les
causeries de ‘Abdu’l-Baha à Paris. Ces discours
furent rassemblés au jour le jour: ‘Abdu'l-Baha fit
quotidiennement une ou plusieurs causeries sur des thèmes
différents et très variés. Ce livre est très
intéressant pour notre étude car non seulement il
nous permet de savoir quand et comment ‘Abdu'l-Baha a donné
ces allocutions mais il nous donne aussi l’occasion de connaître
quel genre de discours et d’enseignement il a tenu aux Parisiens
de ce début de XXème siècle. Il est important
de mentionner certains des thèmes abordés par ‘Abdu'l-Baha
et choisis par ce dernier car cela nous donne une idée des
sujets qu’il pensait être importants pour un public
français. Par exemple, à plusieurs reprises il parle:
- de l’unité
qui doit s’établir entre Orient/Occident, avec comme
thèmes de causeries: «Des devoirs de sympathie et de
bonté envers les étrangers», «La nécessité
de l’union entre les peuples de l’Orient et de l’Occident»,
«Des causes lamentables de la guerre, et de la nécessité
de tous lutter pour la paix», «Les préjugés
religieux», «Beauté et harmonie dans la diversité»,
«L’amour universel», «Cruelle indifférence
aux souffrances des races étrangères» ; ces
thèmes sont peut-être choisis pour insister sur le
fait que les peuples d’Orient (d’où est issue
la religion baha'ie) et les peuples d’Occident (où
il vient propager son message) doivent commencer à collaborer
ensemble et ne pas se regarder avec méfiance ou animosité,
l’oeil plein de préjugés. Il affirme que la
paix et l’entente sont nécessaires entre tous les peuples
pour arriver à une amélioration du sort de l’humanité:
«L’est et l’ouest doivent s’unir pour se
donner mutuellement ce qui leur manque. De cette union naîtra
une vraie civilisation dans laquelle le spirituel trouvera son expression
et sa réalisation sur le plan matériel.»
-
de sujets mystiques sur la nature de Dieu et de l’âme,
et la condition de l’être humain: «Dieu comprend
tout. Il ne peut être compris.», «Le Soleil de
Vérité», «le Don Suprême de Dieu
à l’homme», «Les bienfaits de Dieu envers
les hommes», «Les deux natures de l’homme»,
«Evolution de l’esprit», «A propos de l’âme,
du corps et de l’esprit». Dans ces causeries ‘Abdu'l-Baha
développe plus l’aspect spirituel de la religion baha'ie
et le lien mystique qui unit l’homme à on créateur.
«L’homme est fait à l’image de Dieu ; néanmoins,
l’essence de Dieu est incompréhensible à l’esprit
humain, car la compréhension limitée n’offre
aucun recours pour saisir le Mystère infini. Dieu contient
tout ; il ne peut être contenu.»
Ces
discours couvrirent les deux aspects essentiels du message de son
père et les mit à la portée du public occidental,
aussi bien au niveau de la vie sociale et économique qu’au
niveau spirituel. Lorsque ‘Abdu'l-Baha donnait ses discours,
il le faisait d’une manière très simple, accessible
à son auditoire: «Il a parlé [...] dans la manière
simple, claire et juste qui lui est habituelle.» De nombreuses
personnes témoignèrent de cette simplicité
et de cette manière douce de parler aussi bien en 1911 que
dans ses voyages ultérieurs.
LE SECOND
VOYAGE A PARIS: DU 21 JANVIER AU 30 MARS 1913
C’est
la troisième fois que ‘Abdu'l-Baha se rendait en France
mais la deuxième fois qu’il se rendait à Paris.
Ce séjour qui dura pourtant dix semaines est beaucoup moins
connu que le séjour d’automne 1911, car à notre
connaissance nul ne prit de notes systématiques sur les différentes
causeries que fit ‘Abdu'l-Baha, comme cela fut fait en automne
1911. Lors de ce séjour à Paris, ‘Abdu'l-Baha
fut hébergé dans un appartement, au 30 rue Saint Didier,
puis comme la location arrivait à terme, les deux dernières
semaines, il s’installa dans une chambre de l’ «Hôtel
Pension» de la rue Lauriston, dans le XVIème arrondissement
de Paris. Comme la première fois, ‘Abdu'l-Baha reçut
chez lui de nombreuses personnes, mais il fit aussi des causeries
publiques comme, par exemple, le 12 févier 1913 où
il était très fatigué ; mais il se rendit malgré
tout dans une réunion d’espérantistes. «Malgré
sa fatigue, il se rendit à cette réunion et fut reçu
très chaleureusement par le président des Espérantistes.»
‘Abdu'l-Baha visita le Château de Versailles le 6 février
1913. Le 9 mars 1913 apparaît comme une date importante pour
Paris et pour la France car ce jour-là, ‘Abdu'l-Baha
effectua plusieurs prières pour Paris: «Lors de la
réunion publique, la majeure partie de la causerie de ‘Abdu'l-Baha
était des prières pour les habitants de PARIS [sic]
et de la France... Après la réunion, il réunit
dans a chambre les baha'is qui étaient restés et leur
dit: «Je vais partir de Paris, et je veux vous y laisser comme
mon dépôt: sachant que vous êtes là, mon
coeur sera apaisé.»
‘Abdu'l-Baha
laissa ensuite des consignes où il encourageait les amis
baha'is à continuer les réunions et transmettre le
message baha'i. Il précisa même: «Quoique actuellement
Paris soit endormi, bientôt il sera en mouvement.»
Le
21 mars est la date du nouvel an baha'i, mais en même temps
une grande fête nationale célébrant le nouvel
an persan. ‘Abdu'l-Baha offrit une réception dans son
hôtel pour la fête de Naw Ruz et à cette occasion
fit une allocution publique. Il se rendit ensuite à une réception
organisée pour le même événement à
l’Ambassade d’Iran à Paris. Cette visite, acte
civique et diplomatique, montre son respect et sa courtoisie envers
son pays, malgré l’opposition qu’il avait fait
subir à sa famille et à lui même. ‘Abdu'l-Baha
y était également considéré comme une
personnalité
UNE
GRANDE MEDIATISATION...
Sa
notoriété grandissant, un portrait en couleur fut
pris de ‘Abdu'l-Baha: ce portrait est d’une importance
capitale pour l’histoire de la photographie car il est l’une
des premières représentations en couleur jamais réalisée
à cette date. Cette photo figura dans L’histoire mondiale
de la photographie en couleur.
Par
ailleurs, le 8 ou le 14 février 1913 selon les sources, ‘Abdu'l-Baha
accepta de se faire photographier sous la Tour Eiffel, entouré
d’autres Persans. Cette photographie constitue un symbole
pour la postérité car ‘Abdu'l-Baha, personnage
venu d’Orient et porteur d’un message novateur, est
représenté au pied de la Tour Eiffel, monument emblématique
de la modernité et d’un esprit nouveau, voire audacieux
et qui est même devenu depuis, le symbole de la France.
Lors
de ce séjour en 1913, ‘Abdu'l-Baha se rendit chez les
photographes Boissonnas et Taponier, qui firent plusieurs portraits
de ‘Abdu'l-Baha. Boissonnas et Taponier étaient deux
photographes très réputés de l’époque
qui résidaient au 12 rue de la Paix, à Paris. (Boissonnas
appartenait à une grande famille de photographes suisses).
Enfin, un autre événement important pour les générations
futures fut effectué en 1913: ‘Abdu'l-Baha accepta
de faire enregistrer sa voix (des prières psalmodiées
en persan) sur un disque phonographique. «Il partit donc à
cet effet, dans un studio parisien où deux disques furent
enregistrés.» Nous constatons donc que les différents
moyens technologiques modernes qui à l’époque
étaient des nouveautés ont été utilisés
lors de son séjour.
LE TROISIEME VOYAGE DE ‘ABDU'L-BAHA A PARIS: DU 1ER
MAI AU 12 JUIN 1913
Lors
de son troisième séjour, qui dura environ six semaines,
‘Abdu'l-Baha résida dans une chambre d’hôtel:
Hôtel Californie, avenue Kléber, et il changea vraisemblablement
d’hôtel pour retourner à «l’Hôtel-Pension»
de la rue Lauriston. Nous apprenons que ‘Abdu'l-Baha était
très affaibli par ses nombreux voyages et, durant ce séjour,
il n’a cessé d’être fort malade et parfois
même secrètement alité. Cela peut représenter
une des raisons pour lesquelles ce séjour est le moins connu
des trois ; une autre raison peut également résider
dans le fait qu’il s’agissait d’un séjour
de transition - ‘Abdu'l-Baha devait bientôt se rendre
à Marseille pour embarquer à destination de Port Saïd
en Egypte - et donc moins de conférences publiques avaient
été prévues. Après avoir passé
un long séjour en Egypte, ‘Abdu'l-Baha devait retourner
à Haïfa mettant ainsi un terme à son grand périple
occidental.
Sur
les trois séjours en France, un seul livre en français
retranscrivant les causeries données par ‘Abdu'l-Baha
fut imprimé, grâce à des notes qui avaient été
prises simultanément des causeries en 1911. Il s’agit
du livre les Causeries de ‘Abdu'l-Baha à Paris dont
nous avons parlé précédemment et dont la lecture
est primordiale pour comprendre quel genre d’enseignement
a été offert aux Parisiens du début du XXème
siècle. Quant à ses deux autres séjours, rien
ne fut publié en français, même tardivement.
SON
JUGEMENT SUR PARIS
Sur
Paris, ‘Abdu'l-Baha a porté un jugement sévère,
alors qu’il donnait une causerie le vendredi 20 octobre 1911:
«Paris, disait-il, est une cité très belle.
Il n’est pas possible, je crois, de trouver de nos jours une
ville plus civilisée, plus achevée matériellement.
Il est triste, en revanche, que la lumière de l’esprit
n’ait pas brillé sur elle de quelques temps. Dans la
civilisation spirituelle, elle est très en arrière.
Une puissance suprême est nécessaire pour l’éveiller
aux réalités religieuses afin d’infuser une
vie fraîche à son âme. Vous devez tous vous unir
pour lui apporter la Lumière, pour réveiller ses habitants,
avec l’aide d’une force supérieure... Il y a
des arbres qui fleurissent et qui portent fruits dans un climat
froid, d’autres ont besoin des rayons les plus chauds du soleil
pour être fertilisés: Paris a besoin d’une chaleur
considérable pour être ramené à la vie
spirituelle.»
Cette
déclaration attire l’attention sur le fait que le développement
spirituel de Paris est bien en deçà de son développement
matériel. Selon lui, Paris est certes le symbole de la modernité,
où l’on trouve le métro, l’électricité,
le chauffage central, le téléphone et tout ce qui
peut faciliter la vie matérielle, mais c’est une ville
qui s’est éloignée des valeurs humaines et des
qualités de l’esprit. S’étant donné
la mission de faire connaître et répandre les enseignements
de son père en Occident, il estime que Paris doit s’attacher
à retrouver un certain équilibre, ce qui pourrait
justifier ses trois séjours prolongés dans la capitale
française. ‘Abdu'l-Baha a d’ailleurs précisé
qu’une certaine complémentarité existe entre
l’Orient et l’Occident: «Les peuples occidentaux
sont fermes et solides dans leurs fondations. Leurs capacités
sont considérables. Ils doivent donner à l’Orient
la civilisation matérielle qui le complétera, afin
de recevoir de lui, à leur tour, l’assise spirituelle
qui leur manque.»
D’autre
part, voici plusieurs tablettes de ‘Abdu'l-Baha que nous avons
trouvées dans les archives de Laura Barney, qui montrent
combien ‘Abdu'l-Baha était attaché à
la ville de Paris et combien il souhaitait son épanouissement
au niveau religieux et spirituel: - un extrait d’une première
tablette révélée par ‘Abdu'l-Baha à
l’adresse de Hippolyte Dreyfus, le premier croyant parisien:
«Maintenant, tu dois t'occuper de Paris, guider les êtres
délicats, afin qu'ils soient éduqués et deviennent
tes collaborateurs et tes compagnons, que vous organisiez des assemblées,
que vous vous mettiez à mentionner à expliquer et
à enseigner les choses divines, et que vous inspiriez à
chacun le désir de suivre les préceptes et les instructions
célestes. Alors ce monde obscur deviendra lumineux, la haine
et l'inimitié des hommes se changeront en amour et en bonté,
l'édifice de la guerre s'écroulera, et le palais de
la Paix s'élèvera dans la gloire. Chéris les
Amis de Dieu à Paris, et donne leur, de ma part, un salut
plein du désir ardent de les voir.» -
un deuxième extrait de lettre de ‘Abdu'l-Baha adressée
à Hippolyte Dreyfus également, et datée du
7 février 1919: «Transmettez de ma part, ma plus grande
gentillesse, à la respectable dame, Laura, ainsi qu’au
reste des amis qui sont à Paris et parmi eux M. et Mme Scott,
M. Boutaric et Mirza Ali Akbar et particulièrement la servante
de Dieu Mme Bernard, transmettez mes profondes salutations. J’ai
été attristé d’apprendre la perte de
son respectable mari ».
DES
PARISIENS BAHA'IS
Les
journalistes l’ont bien compris, ‘Abdu'l-Baha vient
de cette lointaine Perse et il vient prôner un message de
paix: il apporte la religion baha'ie. La plupart des Occidentaux
pensent que c’est un mouvement purement iranien. Mais quelle
n’est pas leur surprise lorsqu’ils apprennent qu’il
y a des adeptes baha'is français ! «M. Hippolyte Dreyfus,
à l’amabilité de qui je dois d’avoir approché
‘Abdu'l-Baha, est baha'i. C’est un homme du monde, vêtu
en Parisien correct et qui, s’il parle le persan, écrit
fort clairement le français. [...] Par quel chemin M. Hippolyte
Dreyfus est-il allé au prophète persan ? C’est
la question que se poserait tout profane.» «M. Hippolyte
Dreyfus, l’adepte parisien le plus zélé du baha'isme"
En
effet on ressent que les journalistes avaient accepté et
apprécié le fait qu’une nouvelle tendance provienne
d’Orient, mais qu’elle s’implante aussi profondément
chez leurs concitoyens, et qu’il existe des croyants d’origine
française, les laisse perplexes. Un mois environ après
l’arrivée de ‘Abdu'l-Baha à Paris, ce
titre sort en gros caractères dans l’Excelsior: «Le
Baha’ïsme fera-t-il la conquête de Paris ?»
Ce titre, sous une forme provocatrice, ne peut manquer d’interpeller
tout lecteur.
Par
ailleurs, certains chroniqueurs nous informent qu’il y a une
petite communauté de fidèles dans la capitale ; ils
sont donc acquis à l’idée que des baha'is occidentaux
existent: «Ses fidèles de Paris vont l’entourer
d’égards respectueux et tendres» ; «le
béhaisme, [...] c’est le nom d’une religion nouvelle
qui a quelques fidèles à Paris» ; «Après
Paris où l’entoure déjà un petit troupeau
de fidèles, ‘Abdu'l-Baha apôtre infatigable,
traversera l’Atlantique pour aller aux Etats-Unis, où
les baha'is se comptent déjà par centaine de mille.»
Nous voyons
que peu à peu, dans l’esprit de la presse, la religion
baha'ie n’est pas restreinte à un mouvement venu d’Orient,
mais qu’elle commence à avoir un écho en Occident,
ce qui lui donne un intérêt d’ordre plus général
et universel.
‘Abdu'l-Baha
et la foi baha'ie vus par certains intellectuels
HENRI
BERGSON (1859-1941)
Henri
Bergson est un célèbre philosophe matérialiste
français, né à Paris. Il fut professeur au
Collège de France, et parallèlement, assuma des tâches
politiques durant la Première Guerre Mondiale. Il s’intéressa
de près aux travaux sur la Société des Nations.
Pour lui, l’intuition était le seul moyen de connaissance
de la durée de la vie. La postérité retint
le nom de Bergson pour le nombre considérable d’oeuvres
philosophiques qu’il laissa derrière lui.
Henri Bergson, rencontra ‘Abdu'l-Baha lorsque ce dernier se
rendit à Paris pendant son séjour de 1913. Cette rencontre
est relatée dans un livre en persan, par un des compagnons
de voyage de ‘Abdu'l-Baha. Dans ces mémoires, il est
dit que Bergson, qui avait appris le séjour de ‘Abdu'l-Baha
à Paris, souhaita le rencontrer. D’après Vali’u’llah
Varqa, un rendez-vous avait été fixé entre
‘Abdu'l-Baha et le professeur Bergson et cela avait été
mentionné dans un journal français. Bergson s’était
donc rendu au domicile de ‘Abdu'l-Baha en compagnie de quelques
uns des adeptes de son école de pensée. Une discussion
fut entamée concernant les matérialistes et les croyants:
«‘Abdu'l-Baha commença la conversation et déclara
qu’entre les matérialistes et les croyants en Dieu
il y avait une unité de vue sur une seule question: la création
de toutes les choses existantes est due à une très
grande force qui est hors de toute description ; la différence
de vue entre ces deux groupes réside dans le fait que les
matérialistes ont nommé Nature cette énorme
puissance tandis que les croyants en Dieu ont nommé Dieu
cette puissance créatrice et Intelligence absolue. Alors
Bergson dit humblement que «si vous réconciliez ainsi
les matérialistes et les croyants en Dieu, et si vous établissez
la compréhension entre eux, nous en serions très reconnaissants».
Lors de ses différents séjours en France, ‘Abdu'l-Baha
eut à côtoyer plusieurs groupes religieux, idéologiques
ou libres-penseurs.
RENCONTRE
D'ABDU'L-BAHA AVEC LES PROTESTANTS
Causerie
au Foyer de l’âme, au Temple du Pasteur Wagner, le 26
novembre 1911. ‘Abdu'l-Baha a donné une causerie publiquement
dans ce temple protestant. Elle est entièrement transcrite
dans Les causeries de ‘Abdu’l-Baha à Paris et
parle surtout des différentes manifestations divines qui
sont toutes issues de la même source et qui sont venues pour
la même mission: apporter un message destiné au progrès
de l’humanité.
Le
17 février 1913, entrevue avec le Pasteur Monnier. Le Pasteur
Henri Monnier (né en 1871) était Professeur à
la Faculté libre de théologie protestante de Paris.
Il était également le vice-président de la
Fédération protestante de France, et Pasteur de l’Eglise
du quartier de l’Etoile. Parmi ses nombreuses oeuvres, nous
pouvons citer «Qu’est-ce que la Bible ?» «La
Loi de sacrifice, Le Paradis socialiste et le Ciel.»
Nous
avons pu retrouver le texte d’une interview avec le Pasteur
Monnier sur le lien entre la foi baha'ie et la chrétienté.
Cet entretien date du 17 février 1913. Plusieurs thèmes
ont été abordés. Le pasteur Monnier posait
des questions auxquelles ‘Abdu'l-Baha répondait en
un long développement: «Pasteur Monnier: Nous sommes
très heureux de trouver parmi nous, [...] quelqu’un
qui nous apporte un message divin. ‘Abdu'l-Baha: Celui qui
est doté du pouvoir d’entendre devrait entendre les
mystères de Dieu entre toutes choses, et toute la création
lui transmettra le message divin. Pasteur Monnier: Si vous nous
permettez, nous voudrions poser une question: comme nous sommes
étudiants en théologie, et dans les rangs du Clergé,
nous voudrions connaître votre croyance sur le Christ. [...]Notre
croyance à propos du Christ est exactement comme il est noté
dans le Nouveau Testament.»
La
discussion se poursuit sur certains points religieux, notamment
sur la question de la Trinité, sur les points communs entre
le Christ et Baha'u'llah ... Cette rencontre est confirmée
par une deuxième source: «Le 17 février [...]
cette nuit, il visita le Séminaire théologique du
Pasteur Monnier et répondit à ses questions.»
LES
ESPERANTISTES
La
soirée du 12 février 1913, ‘Abdu'l-Baha fut
invité par les Espérantistes à prendre la parole
dans une réunion organisée spécialement pour
lui. Malgré sa fatigue, il se rendit au «Modern Hotel»
où se déroulait cette réunion et il fut très
chaleureusement reçu par le Président des espérantistes
qui l’introduisit de la sorte:
«C’est une grande joie et un honneur insigne d’avoir
parmi nous Sa Sainteté ABDUL BAHA, Chef de la foi baha’ie.
En ce qui concerne la nécessité d’une langue
auxiliaire, il partage notre point de vue [...]. Nous espérons
que la langue universelle sera la cause de l’unité
du monde, de même que la foi mondiale baha’ie a unifié
les âmes dans le domaine spirituel.»
Un
des principes de Baha'u'llah était l’adoption d’une
langue auxiliaire et universelle pour que tous les peuples puissent
se comprendre au-delà des frontières. Nous comprenons
aisément la démarche des espérantistes qui
ont invité ‘Abdu'l-Baha car ils étaient convaincus
de cette nécessité et la mettaient en pratique avec
l’espéranto.
LES
AUTRES DESTINATIONS DE 'ABDU'L-BAHA EN OCCIDENT
1. La
Grande-Bretagne
‘Abdu'l-Baha
est venu à deux reprises en Angleterre: du 4 septembre au
3 octobre 1911 (principalement à Londres et un court moment
à Bristol) et du 13 décembre 1912 au 21 janvier 1913
(Liverpool, Londres, Edimbourg capitale de l’Ecosse, Bristol).
Pendant
son séjour en Angleterre, ‘Abdu'l-Baha donna également
de nombreuses causeries sur différents principes de la jeune
religion universelle. Nous allons relater quelques faits qui nous
paraissent importants pour les retombées que cela a pu avoir
sur la capitale française étant donné la proximité
des deux pays. Il fut hébergé chez Sarah Louisa Bomfield,
une jeune femme qui avait accepté la foi de Baha'u'llah à
Paris en 1907 ; elle habitait un appartement, au 97 Cadogan Garden,
dans la capitale anglaise.
«Le
10 septembre 1911, le premier dimanche après son arrivée
en Angleterre, répondant au souhait du Pasteur, le révérend
R.J. Campbell, ‘Abdu'l-Baha parla, du haut de la chaire du
temple de la cité lors de l’assemblée du soir.
Bien que la venue de ‘Abdu'l-Baha n’ait pas été
annoncée, l’église était pleine à
craquer. Peu oublieront l’image de cette figure vénérable
vêtue de son habit oriental, montant les marches de la chaire
pour la première allocution de sa vie lors d’une réunion
publique. Que ce fut dans un lieu de culte chrétien en Occident
avait en soi une profonde signification.»
2. L’Amérique
du Nord
‘Abdu'l-Baha
arriva aux Etats-Unis le 11 avril 1912 jusqu’à son
départ le 5 décembre 1912. Il resta environ huit mois
sur ce continent, ayant visité plus de quarante états
de la côte Atlantique à la côte Pacifique, ainsi
que le Canada. Une communauté baha'ie était déjà
fermement établie aux Etats-Unis et s’était
démenée pour organiser le séjour de ‘Abdu'l-Baha.
En effet, depuis 1893, où la première mention publique
de la foi baha'ie avait eu lieu en Amérique, une petite communauté
avait germé, se fortifiant de jour en jour. Le premier baha'i
américain fut Thornton Chase. En peu d’années,
il y eut des groupes de croyants dans différentes villes
américaines. C’est ainsi que de nombreuses réunions
publiques eurent lieu: «dans la seule ville de New York il
fit des allocutions publiques et des visites officielles en cinquante-cinq
endroits différents au minimum.» Aux Etats-Unis aussi,
la presse s’est énormément emparée de
l’événement: dès le lendemain de son
arrivée sa venue en Amérique faisait la une des journaux:
- dans le New York City Sun: «Le prophète des baha'is
est ici
- dans le New York City Evening Mail: «Banni pendant cinquante
ans, le leader des baha'is est ici: un philosophe persan encourage
le vote de la femme et parlera de la paix»
- dans le New York Evening World: «‘Abdu'l-Baha Abbas
est ici pour parler de l’amour fraternel
- dans le New York Herald: «‘Abdu'l-Baha est ici pour
convertir l’Amérique à sa doctrine pacifique»
-dans le New York Times: «‘Abdu'l-Baha est ici»
‘ABDU'L-BAHA ET KHALIL GIBRAN
Khalil
Gibran a rencontré ‘Abdu'l-Baha aux Etats-Unis. Nous
pouvons nous demander dans quelle mesure il a eu un lien avec ‘Abdu'l-Baha.
A-t-il reçu une influence de ce dernier? La plupart des oeuvres
de Khalil Gibran ont été traduites en langue française
et cela est donc important pour notre sujet car les lecteurs français
avaient accès à ses oeuvres.
Khalil
Gibran (1883-1931), est né au Liban et il s'installe aux
Etats-Unis pendant les vingt dernières années de sa
vie. Il est maronite. Toute sa vie est caractérisée
par une oeuvre mystique très inspirée: une poésie
de la réconciliation avec Dieu, avec l'humain ou avec soi-même.
Le message qu'il transmet à travers tous ses écrits
est quelque peu visionnaire. Il s'inspire de la sagesse orientale
rendant hommage à la culture de ses ancêtres, mais
il veut également faire un appel à la modernité
dans un Liban corrompu. Immense poète, rénovateur
de la littérature arabe, il est aussi un esprit révolté,
dénonçant tous les conformismes et aspirant au changement
social. Gibran est persuadé que pour arriver à la
Vérité, une phase de rupture et de douleur est nécessaire.
Auteur, poète et philosophe, il est également artiste
peintre.
Il
a écrit de nombreux ouvrages et certains d'entre eux mentionnent
clairement ‘Abdu'l-Baha. En effet, ils se sont rencontrés
lors du périple de ‘Abdu'l-Baha en Occident, alors
que ce dernier s’était rendu à New York en 1912
(juste après son séjour à Paris, en 1911).
Dans Sand and Foam [Le sable et l’écume], il écrit
à propos de ‘Abdu'l-Baha: «Pour la première
fois, j’ai vu une forme assez noble pour être un réceptacle
de l’Esprit Saint.»
C’est ainsi que plusieurs rendez-vous furent pris et Gibran
put faire le portrait de ‘Abdu'l-Baha. Il relate: «Il
n’y a pas de mots pour décrire sa paix ineffable...
Car enfin nous voyons la divinité incarnée. Divinement
il tournait sa tête d’un enfant à l’autre,
d’un groupe à l’autre. Combien j’aimerais
pouvoir décrire ce mouvement de la tête, un mouvement
oh, si tendre, avec cette indescriptible grâce céleste
rendue par Léonard de Vinci dans son Christ et la Cène
- dans l’étude de la tête -. Mais chez ‘Abdu'l-Baha
irradié par des sourires et un soulèvement de ses
yeux remplis de gloire, que même Léonard, à
cause de tout son mystère, n’aurait pu peindre. L’essence
même de la compassion, la tendresse la plus poignante est
dans ce mouvement de la tête.» «Il est un très
grand homme. Il est complet. Il y a des mondes dans son âme.»
‘Abdu'l-Baha et la foi baha'ie dans son ensemble, bénéficiaient,
depuis les voyages occidentaux de ce dernier, d’une certaine
notoriété et ses séjours étaient connus
dans le monde diplomatique, comme le stipule ce télégramme
du général Allenby daté du 23 septembre 1918:
«Ai aujourd’hui pris la Palestine, Annoncez au monde
que ‘Abdu'l-Baha est sain et sauf.» D’autres dépêches
montrent également que le sort des baha'is est une préoccupation
politique et diplomatique: le ministre des Affaires étrangères
français, Stéphen Pichon s’inquiète de
la situation des baha'is en 1918: «Pourriez-vous informer
ce que sont devenus béha’is persans groupés
antérieurement à Saint Jean d’Acre autour de
‘Abdu'l-Baha ?». La tournure de cette dépêche
peut laisser à supposer que d’autres dépêches
ont circulé en France, concernant les baha'is. George Picot,
le haut commissaire français à Beyrouth, répondit
à cette missive de manière très rapide (uniquement
trois jours de délai) par les termes suivants, ce qui montre
l’intérêt de la France pour la minorité
baha'ie: «Abdul Beha est en bonne santé, il continue
à résider [à] Acre avec ses partisans qui n’ont
pas été inquiétés par la guerre.»
Bien
que cette dépêche nous affirme que les baha'is n’ont
pas été inquiétés par la guerre, nous
apprenons par d’autres sources que de dures privations et
de graves dangers pesèrent sur la population palestinienne,
y compris sur ‘Abdu'l-Baha et les baha'is: «Les privations
infligées aux habitants [...] furent aggravées par
les rigueurs d’un sévère blocus. Les risques
d’un bombardement de Haïfa par les alliés étaient
constants et devinrent si menaçants, à un moment donné,
qu’ ‘Abdu'l-Baha dut se réfugier temporairement,
avec sa famille et les membres de la communauté locale au
village d’Abu Sinan. Le pacha Jamal, commandant en chef turc,
brutal, tout-puissant et dénué de scrupules, ennemi
invétéré de la foi, avait déjà,
poussé par ses soupçons sans fondement et à
l’instigation des ennemis de cette foi, cruellement tourmenté
‘Abdu'l-Baha, et il avait même fait part de son intention
de le crucifier et de raser le tombeau de Baha'u'llah.»
Pendant
toute la durée du conflit, ‘Abdu'l-Baha n’a cessé
d’oeuvrer pour le bien être des populations subissant
la guerre, appliquant ainsi concrètement les principes défendus
par son père et par lui-même. C’est ainsi, par
exemple, qu’il a organisé un vaste projet de développement
agricole près de Tibériade (en Palestine). Cela a
permis de fournir une vaste récolte de blé à
la région, et a empêché la population de mourir
de faim. Les autorités britanniques rendirent hommage à
‘Abdu'l-Baha pour cette action, et il se vit conférer
le titre de Chevalier de l’ordre britannique par le général
Allenby, le 27 avril 1920, lors d’une cérémonie
en son honneur à la résidence du gouverneur britannique
de Haïfa, en présence des différents notables
de la communauté. Cet événement est significatif
car il démontre la notoriété que possédait
‘Abdu'l-Baha dans un milieu européen, proche de la
France et il est certain que ce titre contribua à hausser
le prestige de la religion baha'ie d’un point de vue occidental.
Le décès de ‘Abdu'l-Baha le 28 novembre
1921
L’HOMMAGE
A UNE GRANDE PERSONNALITE
Plus
la fin de ‘Abdu'l-Baha approchait, plus des signes témoignaient
d’un développement croissant de la religion baha'ie,
à l’est comme à l’ouest, que ce soit par
la formation et la consolidation des institutions administratives
locales ou par la multiplication des activités, conférences
et réunions.
Sa
mort est un événement important car il démontre
combien ‘Abdu'l-Baha était devenu une figure renommée
et respectée dans le monde. Il est décédé
à Haïfa aux premières heures du 28 novembre 1921
alors qu’il avait soixante dix-huit ans et est enterré
dans le mausolée sur le mont Carmel auprès du Bab.
Son petit-fils Shoghi Effendi raconte la nouvelle de son décès:
«La nouvelle de sa fin si soudaine, si inattendue, se répandit
comme une traînée de poudre à travers la ville
et fut transmise sur le champ, par télégramme, aux
régions lointaines du globe où elle frappa de douleur
la communauté des disciples de Baha'u'llah, en Orient et
en Occident. Des messages venus de près et de loin arrivèrent
en masse, émanant aussi bien de personnalités que
de gens simples, sous forme de télégrammes et de lettres,
apportant aux membres d’une famille accablée par un
inconsolable chagrin des témoignages de louanges, de dévotion,
de peine et de sympathie.»
TEXTES : Médiathèque
- Centre de Resources Baha'ies Francophones