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HISTOIRE DE LA COMMUNAUTE BAHA'IE DE LYON

ENTRETIEN avec Mme Monique Benghozi  (Bourg-en-Bresse- 11/12/1988)



foi baha'ie en France et à Lyon

 De gauche à droite, personnes assises au premier plan: : Mlle Edith Mac Kay, qui devint Mme de Bons, Mlle Holzbecker, Mlle Edith Sanderson, Mr Sigurd Russel, Mr Thomas Breakwell (un an avant sa mort), Mlle May Bolles (qui devint Mme Sutherland Maxwell, mère de Mary Ruhiyyih Rabbani la future femme du Gardien de la Foi bahá'íe), Mme Hanet, Mlle Watson.  De gauche à droite à l'arrière plan: Mlle Bignardi, Mr Herbert W. Hopper, Mlle Florence Robinson,
Hippolyte Dreyfus
(Paris, 12 Avril 1873 - Paris, 20 Décembre 1928) Écrivain, fut le premier Français à se convertir à la religion baha'ie en 1901. Il est né à Paris issu d’une ancienne famille française juive.fut le secrétaire de Maître Thévenet, éminent avocat à la Cour, ancien Garde des Sceaux. Hippolyte Dreyfus se maria avec Laura Dreyfus Barney en été 1911. A partir de son mariage il prit le nom de «Dreyfus-Barney». Un des autres aspects pour lesquels Hippolyte Dreyfus se distingua et apporta une contribution précieuse au développement de la foi baha'ie en France est qu’il organisa et prépara la venue de ‘Abdu'l-Baha à Paris avec l’aide de sa femme. Livres : ESSAI SUR LE BAHAISME, SON HISTOIRE, SA PORTEE SOCIALE. NOUVELLE EDITION COMPRENANT LE BUT D'UN NOUVEL ORDRE MONDIAL (EXTRAITS), PAR SHOGHI EFFENDI ; L'ECONOMIE MONDIALE DE BAHA'U'LLAH (EXTRAITS), PAR HORACE HOLLEY Edité par Ernest leroux - Paru en 1934 et Livre : L'OEUVRE DE BAHA'U'LLAH TOME PREMIER Edité par Leroux - Paru en 1923.

Phoebe Hearst Apperson
(1842 - 1919)
May Bolles (1870 - 1940)
Thomas Breakwell (1872 - 1902)
Edith MacKaye (1879 - 1959)
Charles Mason-Remey (1874 - 1974)
Laura Clifford Barney (1879 - 1974)
Edwin Scott (1862 - 1929)
Josephine Scott (décédée en 1955)
Lady Blomfield (1859 - 1939)
Gabriel de Sacy (1860 - 1903)

Juliet Thompson (1873 - 1956) déclara sa foi en Baha'u'llah à Paris en 1901. Juliet Thompson était une voisine et grande amie de l'écrivain, Kahlil Gibran à New York.


Les premiers baha'is en France, nous l’avons vu, représentent une certaine élite de la société, aisée et cultivée. Pour la plupart, ils sont AméricainsHippolyte Dreyfus, le premier baha'i français installés à Paris, des artistes, des littéraires venus fréquenter les intellectuels parisiens. Mais dès les années 1910, la religion baha'ie s’étend aux couches sociales plus populaires, avec la conversion de la famille Ponsonnaille et touche sans doute plus de Français. Toutefois, nous devons admettre qu’il n’y a pas beaucoup de noms de baha'is français en ce début de XXème siècle. Mais comme nous le montre cet extrait, la Grande Guerre (1914-1918) qui a décimé les Français a sans doute joué un rôle non négligeable: «La communauté baha'ie de Paris avait moins de Français que d’Américains, d’Anglais et de Persans. Hippolyte Dreyfus était toujours auprès de ‘Abdu'l-Baha comme l’était M. Bernard qui fut tué dans les premières semaines de la Grande Guerre.»

Afin de consolider la petite communauté française qui n’avait pas beaucoup de documents pour pouvoir s’approfondir dans sa nouvelle foi, ‘Abdu'l-Baha envoya un érudit persan, Mirza Abu'l-Fadl, passer plusieurs mois à Paris pendant le printemps et l'été 1901. Abdu'l-Baha lui avait donné la mission d’établir une solide fondation à Paris. Durant son séjour, il parla aux baha'is sur la preuve de l’existence des prophètes et interpréta plusieurs prophéties bibliques.

C’est donc en 1924 que la première Assemblée spirituelle locale de Paris est formée officiellement. Shoghi Effendi insiste sur ce premier rapport «officiel». La nuance réside peut-être dans le fait que la première «assemblée spirituelle» de 1919 n’est qu’un rassemblement de plusieurs baha'is, qui se réunissent pour organiser différentes activités, sans statut officiel. Alors qu’en 1924, c’est l’entité administrative telle qu’elle est décrite dans les directives de Baha'u'llah qui est inaugurée: l’assemblée a été constituée grâce à des votes.

Les baha'is français, bien qu’ils soient peu nombreux, s’activent dans divers domaines, et notamment la traduction d’ouvrages baha'is et textes saints afin de permettre une diffusion plus grande de la littérature. Une étape importante de l’organisation des ouvrages de référence baha'is en français commence ainsi à se mettre en place. Un comité de publication et de traduction a été nommé par l’Assemblée de Paris pour systématiser la tâche: «Nomination des comités: 1- les publications, livres ou articles, de la traduction des ouvrages.»

Bien que le groupe le plus important numériquement et le plus actif reste celui de la région parisienne, des petits groupes administratifs se sont formé progressivement en dehors de la capitale.

- A Marseille, un petit groupe de baha'is se forma dès 1923, et c’est en 1951 que la ville put élire sa première assemblée spirituelle locale.

- A Lyon, le 6 avril 1935, eut lieu le congrès international des espérantistes, qui se tint à la faculté de droit de Lyon. Lydia Zamenhof, la fille du Professeur Zamenhof, le créateur de l’espéranto, y prononça le discours d’ouverture et déclara que Baha'u'llah, dans son programme de paix universelle, a proclamé l’adoption d’un langage universel comme étant une des conditions préalables nécessaires. C’est en 1937 que l’assemblée spirituelle locale de Lyon est créée. (Lidia Zamenhof, fille du fondateur de l'Espéranto. elle devint baha'i vers 1925 et traduit des livres en espéranto. Elle décéda dans les chambres à gaz des nazis pendant la seconde guerre mondiale.)

- A Hyères, un petit groupe de baha'is existait également à cette époque. Ce qui est intéressant c’est que les différentes villes qui regroupaient des baha'is étaient en contact entre elles. Les baha'is de Paris de déplaçaient en province afin d’aller s’informer sur la situation de la foi. Ainsi, Laura Dreyfus-Barney, une des premières baha'ies de la région parisienne, fit plusieurs voyages en province: «Le voyage et ses rencontres de Mme Dreyfus-Barney avec les différents groupes bahaïs: Hyères: Les amis sont très ardents malgré leur nombre restreint, ils travaillent de leur mieux pour répandre la Cause. Marseille, ils font également de leur mieux, sont sincères et touchés par la générosité des amis à Paris. Lyon: il y a une communauté de tout âge et la réunion a eu lieu dans un atelier où 18 personnes étaient présentes. C’est un centre très vivant, réfléchi et voulant rester en contact avec Paris.»

Par ailleurs, le Gardien a toujours encouragé le groupe parisien à soutenir les groupes baha'is de province: «Ils (l’assemblée de Paris) doivent aussi correspondre avec les croyants de Lyon, Marseille et Hyères et les encourager... L’Assemblée de Paris, qui est le plus ancien centre de la foi en Europe, doit se considérer comme responsable du progrès de la Cause en France et faire tout ce qui est en son pouvoir pour encourager et stimuler le travail des autres différents groupes français ainsi que des autres baha'is isolés.»

Voici un message du Gardien Shoghi Effendi, qui suivait les affaires baha'ies de chaque pays, avec grande minutie: «La France sera le prochain pays à former son Assemblées spirituelle nationale. Pour cela il faudra qu’il y ait dans ce pays dix centres baha'is et six Assemblées locales très solides. La conférence de Lyon sera l’événement historique le plus important de la Foi en France et c’est pourquoi tous doivent s’y rendre.»

Une trentaine de baha'is assistèrent au premier congrès régional des baha'is de France, qui se déroula à Lyon et qui fut organisée par l’Assemblée de Paris, du 23 au 25 mai 1953. Lors de ce Congrès, plusieurs «villes buts» furent proposées afin de pouvoir constituer des communautés baha'ies locales: Marseille, Nice, Orléans et Bordeaux.

Le 4 juillet 1953, le premier centre national baha'i de France fut inauguré officiellement. Du point de vue fonctionnement, le centre baha'i est le chef-lieu administratif de l’assemblée spirituelle nationale. C’est le siège de son secrétariat. C’est le local utilisé pour les réunions de l’institution nationale, pour la préservation de ses registres, et aussi pour des réunions publiques. C’est l’endroit où est organisée la bibliothèque baha’ie, où sont rassemblées ses archives, l’endroit des réunions de groupes de travail, de comités et de conférences baha’ies. Néanmoins, au-delà de ses fonctions le centre a une double influence: la consolidation de l’autorité de l’assemblée spirituelle dans l’entière communauté baha’ie ainsi qu’un prestige et une dignité aux yeux du public.

Il est intéressant de remarquer qu’au tout début, les choses se faisaient grâce aux bonnes volontés des uns et des autres, et la moindre initiative individuelle était importante pour établir les fondations de la communauté baha'ie française.

1955 fut l’année de la formation des Assemblées spirituelles de Marseille, Orléans, Nice et Bordeaux. Cette même année se tint à Lyon la plus importante conférence nationale organisée par la France jusque là. C’est au cours de cette conférence que les baha'is apprirent par un courrier que le Gardien avait choisi une date pour former la première assemblée spirituelle nationale de France

Le 26 avril 1958, conformément aux instructions du Gardien, la communauté nationale des baha'is de France procédait à l’élection de sa première assemblée spirituelle nationale. Ainsi la communauté baha'ie de France était devenue indépendante. Une de ses premières décisions fut d’adresser systématiquement un exemplaire du Testament de ‘Abdu'l-Baha à tout nouveau croyant.

Le passage de ‘Abdu'l-Baha dans la capitale parisienne a permis une certaine publicité de la religion baha'ie qui s’est fait connaître par l’intermédiaire de la presse, mais également, nous pouvons le supposer, par le principe du «bouche à oreille». C’est pourquoi certains écrivains se sont intéressés à ce mouvement, jusqu’à le mentionner dans leurs propres oeuvres.

1. Guillaume Apollinaire (1880-1918)
2. Romain Rolland (1866-1944)
3. Auguste Forel (1848-1931)
4. La reine Marie de Roumanie (1875-1938)

Il existe un point commun entre Romain Rolland, Charles Baudouin, Auguste Forel et la Reine Marie de Roumanie: ils font tous quatre partie des grands esprits européens qui, alors que le XXème siècle était témoin de la décadence de l’Europe et de la société dans son ensemble, voulaient et croyaient en l’avenir d’un esprit européen, un espace géographique peuplé par des hommes et des femmes dont l’esprit humain dominerait l’esprit national. On comprend pourquoi ils se sont tous intéressés aux principes de la foi baha'ie qui préconise l’unité de l’humanité et la paix universelle. Leur croyance était entièrement conforme à cette citation de Baha'u'llah: «La gloire n’est pas seulement à celui qui aime son pays mais à celui qui aime le monde entier.» Par ailleurs, pour soutenir ces idées, bien qu’elles soient traitées d’utopistes à l’époque, Charles Baudouin fonda une revue Le Carmel, qui publia pendant deux ans (1916-1918) des articles d’intellectuels de différents pays en guerre qui osèrent parler de cet esprit européen et de supranationalisme.

La communauté baha'ie de France, très liée à ses débuts à la personnalité de ‘Abdu'l-Baha du fait de sa venue à Paris, a su, par la suite grandir et développer son ordre administratif. A la veille de l’élection de la première assemblée spirituelle nationale, en 1958, la communauté baha'ie française, pourtant encore peu nombreuse, était organisée au niveau interne et externe: réunions d’assemblées locales, gestion des groupes baha'is de province, organisation de conférences, traductions d’ouvrages de base, édition d’un journal qui se voulait mensuel, tout en élargissant sa notoriété auprès de certaines personnalités qui en ont témoigné.

un certain rapprochement entre l’Orient et l’Occident commence à s’établir dès la fin du XIXème siècle. Les études des orientalistes, la facilité et la rapidité relatives des voyages, la multiplication des échanges, les expositions universelles créent des liens plus étroits entre l’Asie et l’Europe.

C’est également ce XXème siècle qui voit l’émergence d’une nouvelle religion sur le sol français: la foi baha'ie, née au milieu du XIXème siècle en Perse. Persécutée dès son origine, la minorité n’en est pas moins devenue un phénomène mondial. Les idées universalistes de paix, d’unité de l’humanité ont été particulièrement véhiculées en Occident par le fils du fondateur Baha'u'llah, qui se nomme ‘Abdu'l-Baha.Groupe de baha'is de France lors de la seconde conférence régionale tenue à Lyon le 18 et 19 avril 1954.

‘Abdu'l-Baha a été celui qui a mis en place et concrétisé la révélation divine de Baha'u'llah par l’organisation des premières structures de la communauté mondiale baha'ie. Par l’intermédiaire de ses nombreux écrits, il a donné une vision planifiée de la proclamation de la nouvelle religion. C’est sous son ministère, et grâce à l’impulsion donnée par ses voyages, que plusieurs communautés baha'ies ont commencé à s’ériger et se développer en Orient et en Occident.

En France, le message babi (précurseur du message de Baha'u'llah) est déjà connu du cercle orientaliste parisien par le biais du comte de Gobineau, chargé d'affaire à Téhéran, qui a fait paraître en 1865 un livre à succès intitulé Religions et philosophies de l'Asie centrale. L’intérêt grandissant de l’Occident pour une minorité, orientale à l’origine, témoigne d’une certaine soif d’exotisme des Occidentaux, une ouverture d’esprit sur le monde et un rapprochement des peuples, une solidarité et une responsabilité également devant les massacres infligés en dehors de leurs frontières. De plus, le nouveau message orienté vers une paix universelle et un monde meilleur a éveillé la curiosité et la réceptivité de l’Occident, où la modernité et le progrès impliquaient une société matérialiste.

C’est déjà quelques années avant la venue de ‘Abdu'l-Baha en Occident, que la religion baha'ie est arrivée sur le territoire français, en 1898. Le Paris de cette époque est plus que la capitale de la France: c’est en effet la troisième «cité monde», un lieu de brassage des peuples, des idées et des images. Nous comprenons mieux pourquoi le message de Baha’u’llah a d’abord pris racine dans ce creuset, avant de gagner le reste du vieux continent.

Une petite communauté baha'ie parisienne s’est alors constituée, et c’est en 1911 et 1913, dans une atmosphère de progrès scientifique et de refroidissement religieux qu’apparaît le personnage de ‘Abdu'l-Baha dans le paysage français. Après une longue période d’emprisonnements et d’exils, il séjourne en Europe, résolu à proclamer à tous, un message de paix universelle et de justice. En effet, c’est au cours de ces voyages en Occident, devant des auditoires très diversifiés que ‘Abdu'l-Baha expose, avec une grande simplicité d’après les témoins de l’époque, pour la première fois de son ministère, les principes essentiels de la foi de son père, Baha'u'llah.

Avec ‘Abdu'l-Baha, la foi baha'ie commence à devenir mondiale, grâce en partie à son périple occidental. Cela s’intensifie avec Shoghi Effendi, petit fils de ‘Abdu'l-Baha qui lui succède en 1921. Sous sa direction, la communauté s’agrandit, s’enracine et développe sa structure administrative. En conséquence, on compte aujourd’hui des baha'is dans les pays du monde entier. Actuellement, c’est la Maison universelle de justice qui dirige et coordonne les affaires de la communauté baha'ie mondiale.

On peut définir la première moitié du XXème siècle comme une longue recherche d’organisation mondiale. Plusieurs systèmes se sont succédés sans pouvoir se stabiliser, démontrant leurs insuffisances: monarchie, fascisme, colonialisme, communisme... La démocratie, certes, est demeurée, mais telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, elle connaît ses propres difficultés et limites... De nombreuses réflexions tentent d’imaginer la forme encore viable aujourd’hui. En marge du débat, la communauté mondiale baha'ie propose une solution inédite: un cadre administratif proposé par Baha’u’llah, et qui gère les affaires de la société en s’appuyant notamment sur un système d’assemblées librement élues au niveau local, national et international.

Aujourd’hui, les baha'is sont répartis dans le monde entier, mais c’est encore en Iran qu’une des plus grandes communautés se trouve, ce qui n’est pas sans créer de sérieux problèmes de tolérance. La «question baha'ie» est souvent évoquée dans les instances internationales ou dans nos médias pour condamner les persécutions subies encore de nos jours, par cette minorité, en Iran, où les droits humains les plus élémentaires ne lui sont pas garantis.

Au niveau mondial, la foi baha'ie continue sa participation active au sein d’institutions internationales comme l’ONU en travaillant à la défense des droits de l’homme et à l’amélioration du sort de l’humanité. Parmi ses multiples activités dans le cadre de l’ONU, citons par exemple que la Communauté internationale baha'ie est partenaire de la Décennie internationale pour une culture de la paix et de la non-violence. Un autre champ d’action est le dialogue interreligieux: en avril 2002, elle a lancé un pressant appel aux dignitaires religieux du monde en faveur d’une nouvelle vision de l’harmonie entre les religions au service de la paix.

En France, la communauté baha'ie au cours du XXème siècle s’est développée et s’est organisée. Elle a fêté son centenaire en 1998 à Paris où étaient présentes des familles baha'ies françaises de quatrième génération et elle a acquis l’appartement historique de la rue Camoëns où ‘Abdu'l-Baha a résidé lors de son passage à Paris en 1911. Cette résidence, siège de la conservation des archives historiques parisiennes, est surtout un lieu respecté des chercheurs et des baha'is du monde entier. Une vocation qui rappelle l’activité incessante qui régnait dans les salons de ‘Abdu'l-Baha au début du XXème siècle.

LA SEPARATION DE L’EGLISE ET DE L’ETAT

Mais l’Affaire Dreyfus (rien avoir avec Hippolyte Dreyfus) ne fut pas le seul gros événement à bouleverser les habitudes des Français: en ce début de XXème siècle, la France fut à nouveau secouée par une nouvelle conjoncture, qui allait, elle aussi, diviser les Français et démontrer une certaine tendance à remettre en cause la religion: il s’agit de la séparation des Eglises et de l’Etat, en janvier 1905.

Après les remous suscités par l’Affaire Dreyfus, l’idée se développe rapidement que «le meilleur moyen d’affaiblir l’opposition au régime est de séparer les cultes de l’Etat, le principal perdant devant être l’Eglise catholique.» Contre un certain nombre de personnes qui souhaitait que l’Etat continue à disposer des moyens de surveiller l’Eglise, en 1904, les radicaux se prononcent à l’unanimité pour la séparation. Le 9 décembre 1905, la loi «garantit le libre exercice des cultes» mais «ne reconnaît, ne salarie et ne subventionne» aucun culte. Ceci équivaut au refus d’admettre l’utilité sociale de la religion. C’est ainsi que le Concordat de 1801 est aboli, le budget des cultes est supprimé et l’Etat décide de ne plus s’impliquer dans les affaires religieuses. Les biens de l’Eglise sont confiés à des associations catholiques. Le Pape condamne cette séparation. La loi est alors appliquée dans un climat de lutte et de tension qui dresse les fidèles contre l’administration, la gendarmerie et l’armée, dont les cadres sont déchirés.

De plus, au début du XXème siècle, la guerre scolaire fait rage. En 1902, en application de la loi du 1er juillet 1901 sur les associations, Emile Combes fait fermer trois mille écoles non autorisées et fait expulser les religieuses. En 1905, le convent (assemblée générale d’une loge d’obédience maçonnique) réclame le monopole scolaire.

En France, on assiste à une véritable confrontation entre la science et la foi: on parle de crise moderniste. Dans un contexte de reflux du sentiment religieux, les croyants se divisent. Dès la fin des années 1880, les signes précurseurs d’un retournement intellectuel sont décelables. La franc-maçonnerie a été un des puissants vecteurs des Lumières. La maçonnerie française, influencée par le positivisme attire à elle les adversaires du cléricalisme On y compte des protestants et des juifs. A partir de 1870 et durant toute la IIIème République, le rôle politique des francs-maçons est important et décisif lors de certaines crises. Avec une activité politique antireligieuse, les loges sont très engagées dans le combat pour l’enseignement primaire laïc.

Le monde occidental durant le XIXème siècle, et la France plus précisément, évoluent vers un renforcement de la puissance de l’Etat démocratique ou autoritaire qui souhaite prendre sous sa responsabilité le contrôle de l’éducation et une diffusion de la culture. Les pays européens sont caractérisés, dès la fin du XIXème siècle, par le développement de l’urbanisation, l’émergence d’une opinion publique et l’esquisse d’une culture de masse. Les différents aspects d’ouverture sur le monde et la volonté de découvrir les autres cultures peuvent être témoins de cet «horizon d’attente» qui s’est installé en France. C’est dans ce pays que la religion baha'ie s’est implantée à l’extrême fin du XIXème siècle et qu’une petite communauté de fidèles vit le jour dans la capitale française, devenant ainsi le berceau de la foi baha'ie dans tout le continent européen.

LA PRESSEAbdu'l-Baha entouré de croyants dans le grand salon de l'appartement rue Camoëns à Paris, où il était en visite lors d'un séjour de 9 semaines après ses 40 ans d'emprisonnement, afin de proclamer le Message divin de Baha'u'llah.

C’est en 1907, la même année que Les Leçons de Saint Jean d’Acre, que paraissait pour la première fois, dans Le Nouveau Petit Larousse Illustré, dictionnaire universel encyclopédique, et ouvrage de référence pour bon nombre de Français, un long article sous le mot «béhaisme». En voici un extrait:
«Actuellement il y a des baha'is partout, non seulement dans les pays musulmans, mais encore dans tous les pays d’Europe, comme aux Etats-Unis, au Canada, au Japon, aux Indes, etc... C’est que Baha'u'llah a su transformer le babisme en une religion universelle qui se présente comme l’aboutissement et le complément de toutes les anciennes croyances.»

Il est intéressant de voir comment le début du XXème siècle considérait cette nouvelle croyance, en provenance de Perse, certes, mais désormais répandue hors du Moyen-Orient. L’opinion commençait à comprendre et à percevoir dans le baha'isme sa portée mondiale.

les articles se succèdent et deviennent de plus en plus précis et détaillés. La presse a commencé à s’intéresser à cette nouvelle religion et en parle de plus en plus régulièrement. Ainsi, en 1909, un long article paraît dans le Figaro, suppléments littéraires qui retrace toute l’histoire babie et baha'ie de manière très précise. Le journaliste avait été invité à une réunion baha'ie, ce qui a valu cette longue description dans Le Figaro, journal très lu de la société parisienne: «La réunion à laquelle nous fûmes conviés dans l’après-midi du 21 mars dernier sortit de la banalité des five o’clock ordinaires. Il s’agissait de la fête de Norouz, premier jour de l’année persane et du printemps. Cela se passait en plein Paris, dans un clair salon meublé avec la plus élégante recherche. [...] Et les assistants - une trentaine environ, hommes et femmes, - étaient, pour la plupart, non des orientaux, mais de purs Parisiens. Seulement, c’étaient des Parisiens béhais, c’est-à-dire adeptes d’un mouvement religieux, le Béhaisme, né en Perse, ce qui explique l’adoption des fêtes persanes.»

Cet article est très intéressant et instructif pour notre étude car cela montre qu’en 1909, une petite communauté de fidèles existait déjà et ils étaient parisiens et non plus uniquement persans ou américains. Et l’auteur de conclure: «Les Persans assurent qu’il suffit de boire un verre de thé avec les Béhaïs pour devenir béhaï soi même. Il y a là, peut-être un peu d’exagération orientale. Le fait de luncher dans une salle à manger béhaïe ne donne pas une âme de converti. Abdou’l-Béha et ses disciples n’en poursuivent pas moins un grand et noble but. Seulement, à voir comment va le monde, il est permis de se demander s’ils ne sont pas dupes d’une illusion généreuse et si la Religion nouvelle réussira mieux que les anciennes à transformer l’humanité.»

Le ton de cet article est bienveillant envers la religion baha'ie, un peu ironique peut-être dans la conclusion mais malgré cela, l’auteur cerne bien ce nouveau mouvement. Il est à noter que ‘Abdu'l-Baha est mentionné dans cet article, alors qu’il ne s’est pas encore rendu en Europe. Il est donc connu et d’une certaine manière l’article prépare le terrain pour son arrivée à Paris en octobre 1911.

Il était évident que c’était à Paris que les Français étaient le plus susceptibles d’entendre parler du message baha'i. Toutefois en 1908, en province, à une dizaine de jours d’intervalle, le Lyon Universitaire et le Lyon Républicain publient deux articles annonçant l’existence de la religion perse. C’était visiblement suite à la venue d’Hippolyte Dreyfus, qui devait donner une conférence en présence du maire de Lyon, Edouard Herriot. Le premier article, qui date du vendredi 15 mai 1908, est en fait une invitation cordiale à la future conférence de Dreyfus à Lyon et le deuxième article est un compte-rendu de ladite conférence: «La prochaine conférence faite sous les auspices du Comité Lyonnais de la «mission laïque française» aura lieu samedi soir 23 mai [...]. M. Hippolyte Dreyfus, avocat à la Cour d’appel de Paris, traitera le sujet suivant: «l’évolution des religions, le béhaisme.»

Un article long et détaillé sur la personne d’Hippolyte Dreyfus lui-même, en tant qu’individu qui a «consacré ses loisirs, je dirai presque toute son activité humaine, à connaître et à faire connaître cette religion ...» , est écrit et, enfin, un petit historique de la religion elle-même. L’article se termine par une invitation cordiale du secrétaire de la Mission Laïque Française à assister à la prochaine conférence car le comité «se doit d’étudier avec attention le message béhai.»

Le deuxième article vient donc à la suite de la conférence: «La section lyonnaise de la Mission Laïque Française clôturait hier soir [...] la série annuelle de ses conférences par l’intéressante conférence faite par M. Hippolyte Dreyfus».

Présidée par le maire de Lyon, Edouard Herriot, qui conclut d’une manière très positive et prometteuse pour cette nouvelle foi, la conférence fut un succès:
«M. Herriot, en remerciant le conférencier, constate qu’il serait souvent souhaitable que les idées béhaïques de fraternité et de solidarité sociale pénètrent un peu les peuples qui aiment à se dire les plus civilisés.»

Ces deux journaux lyonnais étaient très populaires dans la ville et ces articles ont permis aux lecteurs de province de s’enquérir de cette nouvelle religion.

LES INTELLECTUELS FRANCAIS ET ETRANGERS

Avant 1911, certains intellectuels se sont préoccupés de cette jeune foi ; comme nous l’avons vu, Nicolas, Gobineau, ou encore Renan se sont penchés sur le problème. Mais plus le XX (ème) siècle avançait, plus l’intérêt des intellectuels se développait, surtout à partir de la venue de ‘Abdu'l-Baha à Paris.

- Léon Tolstoï (1828-1910)

Nous pouvons ici mentionner le célèbre Comte Léon Tolstoï, qui a côtoyé de près la foi baha'ie. Tolstoï très tôt se désintéressa de l’Eglise orthodoxe, puis il finit par être excommunié en 1901. Nous l’avons déjà rencontré dans notre étude concernant la foi babie mais le comte s’intéressa également à la foi baha'ie. Les principes humains et universels de cette religion avaient de nombreux points communs avec les thèses de Tolstoï ; de ce fait, les religions babie puis baha'ie lui ont tout de suite été sympathiques.

«Le monde est en désarroi, la clé de tous ses problèmes, se trouve entre les mains du prisonnier de Saint Jean d’Acre, Baha'u'llah.»

Pour la plupart des Occidentaux de l’époque une grande confusion existait entre religions babie et baha'ie. La distinction entre les deux était encore floue et les contemporains n’avaient pas saisi la corrélation entre les deux. Ainsi Tolstoï connaissait la religion babie comme nous le démontre cette correspondance entre Tolstoï et un poète germanophone en 1899: «A cette époque, cher comte, vous étiez intéressés par les babis. C’est pourquoi nous vous envoyons un pamphlet à ce propos». Et Tolstoï de répondre: «J’ai reçu [...] le livre concernant les babis».

Dans les dix dernières années de sa vie, Tolstoï fut en contact permanent avec la foi baha'ie, même si au début il n’avait pas fait le rapprochement entre les deux mouvements. D’après l’extrait suivant, nous apprenons que c’est en 1901 que Léon Tolstoï entendit parler pour la première fois du mot «baha'i» et ce, dans une correspondance entre le comte et un baha'i français: Gabriel de Sacy. Voici la première lettre écrite à l’adresse de Tolstoï: «Cher comte, la personne qui prend la liberté de vous écrire cette lettre n’est pas un érudit ou une personne autrement remarquable. Elle est juste une personne baha'ie qui a lu l’exposé de vos croyances dans les journaux arabes de cette ville [Le Caire] et qui en est venue au pensées suivantes, et qui, connaissant la grande amabilité de Votre Excellence, a pris la liberté de les soumettre à votre jugement.»

Trois mois plus tard, Tolstoï répond à Gabriel de Sacy:

«...à en juger par l’intérêt que votre concept du messianisme inspire en moi, autant que le babisme auquel vous appartenez. Qu’est ce que baha'i ? Et de quelle nationalité êtes-vous ? Si vous êtes Français, comment se fait-il que vous soyez babi ? Le babisme m’a intéressé pendant longtemps. J’ai lu tout ce que j’ai pu sur ce sujet.»

Cette lettre est importante pour notre étude car elle nous montre que Tolstoï ne connaissait pas le lien qu’il y avait entre la foi babie et la foi baha'ie, mais aussi la confusion qui s’est créée lorsque Gabriel de Sacy, lui annonce qu’il était Français et en même temps baha'i. Pour Tolstoï en effet, la foi babie (et puis baha'ie) était un mouvement limité à l’Orient et il ne cache pas son étonnement de savoir qu’un Occidental a embrassé cette religion. La foi baha'ie à l’instar de la foi babie comporte de nombreuses similitudes avec les thèses de Tolstoï, comme par exemple la nécessité d’une religion universelle, la recherche indépendante de la Vérité, l’harmonie entre la science et la religion, l’absence de clergé et de rituels, la paix universelle...

A partir du moment où il avait pris connaissance de la religion baha'ie et ce, jusqu’à la fin de sa vie, Tolstoï n’a cessé de poursuivre sa recherche concernant cette nouvelle religion, comme nous le prouvent ses nombreuses correspondances sur le sujet. Ainsi, dans une lettre adressée à un dignitaire musulman, rédacteur du journal Review of religions, il écrit: «Connaissez-vous les enseignements de Baha'u'llah, et qu’en pensez-vous ?»

Nous apprenons également que Hippolyte Dreyfus a envoyé à Tolstoï la traduction du Livre de la Certitude en avril 1904. Vers la fin de sa vie, en 1908, Tolstoï s’adresse à un jeune étudiant qui lui avaient posé des questions sur la nature spirituelle: «Le babisme qui a évolué en bahaisme (Baha'u'llah) [...] est un des enseignements religieux les plus hauts et les plus purs.» (199) Cette correspondance est très intéressante car Tolstoï introduit la foi baha'ie à cet étudiant en pleine recherche et il la présente d’une manière élogieuse et positive. Abdu'l-Baha juste après la guerre franco-germanique en 1919, assi juste devant Hippolyte et Laura Dreyfus Barney et le jeune Shoghi en blanc à droite.

Romain Rolland (qui a d’ailleurs lui-même éprouvé un certain intérêt pour la foi baha'ie et pour ‘Abdu'l-Baha, plus tard) écrit dans La vie de Tolstoï, que dans les deux dernières années de la vie de Tolstoï, ce dernier s’est rapproché des religions, et en particulier de la foi baha'ie. En 1909, Tostoï écrit dans son journal: «bahai très intéressant». Nous apprenons qu’entre mars 1909 et février 1910, plus de seize lettres du comte ont été retrouvées mentionnant la foi baha'ie, ce qui témoigne que cette religion occupait une place importante dans sa pensée. Dans l’ouvrage de Balyuzi, un érudit de la foi baha'ie, nous apprenons qu’au moment de la mort de Tolstoï, en 1910, ce dernier était en correspondance avec ‘Abdu'l-Baha lui-même, récoltant des informations pour écrire un livre sur Baha'u'llah. Ces travaux ne furent pas achevés.

Le lien entre Tolstoï et la foi baha'ie est intéressant pour notre étude car à son époque, Tolstoï était très connu et avait une grande influence sur de nombreuses personnes, et dans tout le monde occidental. Or, Tolstoï parlait souvent de la foi baha'ie dans ses correspondances ; cela a sans doute contribué à ce que de nombreuses personnes prennent connaissance de cette nouvelle religion.

A l’instar de son père qui s’était tourné vers l’Occident en envoyant des tablettes aux dirigeants du monde de l’époque, ‘Abdu'l-Baha, qui avait reçu en Terre Sainte les premiers croyants occidentaux, décida, une fois libre de ses mouvements, de venir en personne à la rencontre des communautés naissantes d’Europe et d’Amérique. C’est ainsi qu’il mit le pied à Paris en octobre 1911 pour proclamer le message de son père. C’est à ce moment qu’il rencontra plusieurs intellectuels connus et que son influence se répandit dans une grande partie de la société occidentale.

QUELQUES POINTS IMPORTANTS DE SON SEJOUR EN 1911...

Lors de son séjour à Paris, ‘Abdu'l-Baha a choisi de rencontrer toute la communauté baha'ie parisienne: entre 1900 et 1911, cette communauté comptait une trentaine de personnes (214), qui s’activaient autour de plusieurs réunions ponctuelles. La publication des ouvrages traduits par Hippolyte Dreyfus et sa femme Laura Barney avaient en particulier permis à tous ceux qui étaient en recherche d’avoir accès à des textes baha'is à leur portée, Ecrits Saints (Le Livre de la Certitude) ou livres sur des thèmes divers (Les Leçons de Saint Jean d’Acre). De plus, le peintre Edwin Scott et sa femme Joséphine, que nous avons mentionnés dans notre paragraphe sur les premiers baha'is à Paris, recevaient régulièrement des baha'is ou des chercheurs dans leur atelier d’artiste, au 17 rue Boissonade à Paris.

Lors de son séjour à Paris, ‘Abdu'l-Baha présenta une causerie dans l'appartement de Madame de Sacy, la femme de Gabriel de Sacy - que nous avons mentionné lors de notre deuxième partie -, le dimanche 29 octobre 1911. Madame d'Ange d'Astre fit un compte rendu de cette soirée pour la revue Star of the West : «C’était spécifiquement une réunion française et cela semblait faire plaisir à ‘Abdu'l-Baha. En entrant dans la maison, 'Abdu'l-Baha prit dans ses mains la photo de Gabriel de Sacy, l'embrassa et dit: «Cette maison est comme la mienne.»

‘Abdu'l-Baha souligna que si Paris était le centre universel de la culture, de l'érudition, de la science et des arts, cette ville devait également être le centre de la spiritualité. La causerie regroupa près de soixante personnes et dura une bonne heure: «Tous étaient impressionnés par sa magnifique personnalité.» (228)

Le premier décembre 1911, le couple Dreyfus-Barney organisa un dîner d’adieux chez lui, au 15, rue Greuze. ‘Abdu'l-Baha dans sa dernière causerie fit une conclusion et un bilan sur son séjour à Paris: «Ecoutez ! Je vous apporte de bonnes et heureuses nouvelles. Paris deviendra un jardin de roses. [...] Quand je pense au Paris de l’avenir, il me semble le voir baigné dans la lumière de l’Esprit Saint. [...] Depuis mon arrivée il y a quelques semaines, j’ai pu voir grandir la spiritualité. Au début quelques personnes seulement venaient à moi pour être éclairées ; mais durant mon court séjour ici, le nombre de visiteurs a doublé. Voilà une promesse pour l’avenir. [...] Maintenant je vous dis au revoir.»

Outre les visites privées, ‘Abdu'l-Baha a donné plusieurs causeries à son domicile qui était ouvert au grand public, sur des thèmes très diversifiés.

Lors de ce séjour, ‘Abdu'l-Baha donnait quotidiennement une courte causerie sur les principes de Baha'u'llah. Il s’exprimait en persan et en général c’est Hippolyte Dreyfus qui traduisait simultanément, comme nous l’apprennent ces extraits de journaux parisiens: «Abdoul Baha [...] prend la parole en persan. A peine prononcée, chaque phrase nous est traduite par M. Hippolyte Dreyfus, l’adepte parisien le plus zélé du baha'isme.»

Hippolyte Dreyfus était sans cesse auprès de ‘Abdu'l-Baha et en plus d’être son interprète, il était en général le présentateur de la soirée, la personne qui introduisait ‘Abdu'l-Baha. La plupart de ces causeries de 1911 ont été compilées par des témoins contemporains de tout le séjour de ‘Abdu'l-Baha et notamment par Lady Blomfield et ses deux filles: Mary Esther et Rose Elinor Cecilia, et une autre jeune femme Béatrice Marion Platt qui avait déjà accueilli ‘Abdu'l-Baha à Londres et qui l’avait suivi en France. Elles prirent des notes en français qui furent ensuite traduites en anglais. A la demande même de ‘Abdu'l-Baha qui les avait relues et approuvées, Lady Blomfield les publia. D’après ces témoins, ‘Abdu'l-Baha donna cinquante et une causeries dans la capitale lors de son premier séjour en automne 1911, que ce soient des causeries publiques ou privées. Grâce à la prise de notes des personnes présentes, la postérité a en sa possession un ouvrage primordial qui tente de reproduire les différentes causeries qui ont été données par ‘Abdu'l-Baha entre octobre et décembre 1911: Les causeries de ‘Abdu’l-Baha à Paris. Ces discours furent rassemblés au jour le jour: ‘Abdu'l-Baha fit quotidiennement une ou plusieurs causeries sur des thèmes différents et très variés. Ce livre est très intéressant pour notre étude car non seulement il nous permet de savoir quand et comment ‘Abdu'l-Baha a donné ces allocutions mais il nous donne aussi l’occasion de connaître quel genre de discours et d’enseignement il a tenu aux Parisiens de ce début de XXème siècle. Il est important de mentionner certains des thèmes abordés par ‘Abdu'l-Baha et choisis par ce dernier car cela nous donne une idée des sujets qu’il pensait être importants pour un public français. Par exemple, à plusieurs reprises il parle:
- de l’unité qui doit s’établir entre Orient/Occident, avec comme thèmes de causeries: «Des devoirs de sympathie et de bonté envers les étrangers», «La nécessité de l’union entre les peuples de l’Orient et de l’Occident», «Des causes lamentables de la guerre, et de la nécessité de tous lutter pour la paix», «Les préjugés religieux», «Beauté et harmonie dans la diversité», «L’amour universel», «Cruelle indifférence aux souffrances des races étrangères» ; ces thèmes sont peut-être choisis pour insister sur le fait que les peuples d’Orient (d’où est issue la religion baha'ie) et les peuples d’Occident (où il vient propager son message) doivent commencer à collaborer ensemble et ne pas se regarder avec méfiance ou animosité, l’oeil plein de préjugés. Il affirme que la paix et l’entente sont nécessaires entre tous les peuples pour arriver à une amélioration du sort de l’humanité: «L’est et l’ouest doivent s’unir pour se donner mutuellement ce qui leur manque. De cette union naîtra une vraie civilisation dans laquelle le spirituel trouvera son expression et sa réalisation sur le plan matériel.»

- de sujets mystiques sur la nature de Dieu et de l’âme, et la condition de l’être humain: «Dieu comprend tout. Il ne peut être compris.», «Le Soleil de Vérité», «le Don Suprême de Dieu à l’homme», «Les bienfaits de Dieu envers les hommes», «Les deux natures de l’homme», «Evolution de l’esprit», «A propos de l’âme, du corps et de l’esprit». Dans ces causeries ‘Abdu'l-Baha développe plus l’aspect spirituel de la religion baha'ie et le lien mystique qui unit l’homme à on créateur. «L’homme est fait à l’image de Dieu ; néanmoins, l’essence de Dieu est incompréhensible à l’esprit humain, car la compréhension limitée n’offre aucun recours pour saisir le Mystère infini. Dieu contient tout ; il ne peut être contenu.»

Ces discours couvrirent les deux aspects essentiels du message de son père et les mit à la portée du public occidental, aussi bien au niveau de la vie sociale et économique qu’au niveau spirituel. Lorsque ‘Abdu'l-Baha donnait ses discours, il le faisait d’une manière très simple, accessible à son auditoire: «Il a parlé [...] dans la manière simple, claire et juste qui lui est habituelle.» De nombreuses personnes témoignèrent de cette simplicité et de cette manière douce de parler aussi bien en 1911 que dans ses voyages ultérieurs.

LE SECOND VOYAGE A PARIS: DU 21 JANVIER AU 30 MARS 1913

C’est la troisième fois que ‘Abdu'l-Baha se rendait en France mais la deuxième fois qu’il se rendait à Paris. Ce séjour qui dura pourtant dix semaines est beaucoup moins connu que le séjour d’automne 1911, car à notre connaissance nul ne prit de notes systématiques sur les différentes causeries que fit ‘Abdu'l-Baha, comme cela fut fait en automne 1911. Lors de ce séjour à Paris, ‘Abdu'l-Baha fut hébergé dans un appartement, au 30 rue Saint Didier, puis comme la location arrivait à terme, les deux dernières semaines, il s’installa dans une chambre de l’ «Hôtel Pension» de la rue Lauriston, dans le XVIème arrondissement de Paris. Comme la première fois, ‘Abdu'l-Baha reçut chez lui de nombreuses personnes, mais il fit aussi des causeries publiques comme, par exemple, le 12 févier 1913 où il était très fatigué ; mais il se rendit malgré tout dans une réunion d’espérantistes. «Malgré sa fatigue, il se rendit à cette réunion et fut reçu très chaleureusement par le président des Espérantistes.» ‘Abdu'l-Baha visita le Château de Versailles le 6 février 1913. Le 9 mars 1913 apparaît comme une date importante pour Paris et pour la France car ce jour-là, ‘Abdu'l-Baha effectua plusieurs prières pour Paris: «Lors de la réunion publique, la majeure partie de la causerie de ‘Abdu'l-Baha était des prières pour les habitants de PARIS [sic] et de la France... Après la réunion, il réunit dans a chambre les baha'is qui étaient restés et leur dit: «Je vais partir de Paris, et je veux vous y laisser comme mon dépôt: sachant que vous êtes là, mon coeur sera apaisé.»

Abdu'l-Baha dans l'entrée d'un bâtiment rue Haparsim (persan) à Haifa, occupé par des pélerins baha'is de l'ouest. Haifa, Israel 1911‘Abdu'l-Baha laissa ensuite des consignes où il encourageait les amis baha'is à continuer les réunions et transmettre le message baha'i. Il précisa même: «Quoique actuellement Paris soit endormi, bientôt il sera en mouvement.»

Le 21 mars est la date du nouvel an baha'i, mais en même temps une grande fête nationale célébrant le nouvel an persan. ‘Abdu'l-Baha offrit une réception dans son hôtel pour la fête de Naw Ruz et à cette occasion fit une allocution publique. Il se rendit ensuite à une réception organisée pour le même événement à l’Ambassade d’Iran à Paris. Cette visite, acte civique et diplomatique, montre son respect et sa courtoisie envers son pays, malgré l’opposition qu’il avait fait subir à sa famille et à lui même. ‘Abdu'l-Baha y était également considéré comme une personnalité

UNE GRANDE MEDIATISATION...

Sa notoriété grandissant, un portrait en couleur fut pris de ‘Abdu'l-Baha: ce portrait est d’une importance capitale pour l’histoire de la photographie car il est l’une des premières représentations en couleur jamais réalisée à cette date. Cette photo figura dans L’histoire mondiale de la photographie en couleur.

Par ailleurs, le 8 ou le 14 février 1913 selon les sources, ‘Abdu'l-Baha accepta de se faire photographier sous la Tour Eiffel, entouré d’autres Persans. Cette photographie constitue un symbole pour la postérité car ‘Abdu'l-Baha, personnage venu d’Orient et porteur d’un message novateur, est représenté au pied de la Tour Eiffel, monument emblématique de la modernité et d’un esprit nouveau, voire audacieux et qui est même devenu depuis, le symbole de la France.

Lors de ce séjour en 1913, ‘Abdu'l-Baha se rendit chez les photographes Boissonnas et Taponier, qui firent plusieurs portraits de ‘Abdu'l-Baha. Boissonnas et Taponier étaient deux photographes très réputés de l’époque qui résidaient au 12 rue de la Paix, à Paris. (Boissonnas appartenait à une grande famille de photographes suisses). Enfin, un autre événement important pour les générations futures fut effectué en 1913: ‘Abdu'l-Baha accepta de faire enregistrer sa voix (des prières psalmodiées en persan) sur un disque phonographique. «Il partit donc à cet effet, dans un studio parisien où deux disques furent enregistrés.» Nous constatons donc que les différents moyens technologiques modernes qui à l’époque étaient des nouveautés ont été utilisés lors de son séjour.

LE TROISIEME VOYAGE DE ‘ABDU'L-BAHA A PARIS: DU 1ER MAI AU 12 JUIN 1913

Lors de son troisième séjour, qui dura environ six semaines, ‘Abdu'l-Baha résida dans une chambre d’hôtel: Hôtel Californie, avenue Kléber, et il changea vraisemblablement d’hôtel pour retourner à «l’Hôtel-Pension» de la rue Lauriston. Nous apprenons que ‘Abdu'l-Baha était très affaibli par ses nombreux voyages et, durant ce séjour, il n’a cessé d’être fort malade et parfois même secrètement alité. Cela peut représenter une des raisons pour lesquelles ce séjour est le moins connu des trois ; une autre raison peut également résider dans le fait qu’il s’agissait d’un séjour de transition - ‘Abdu'l-Baha devait bientôt se rendre à Marseille pour embarquer à destination de Port Saïd en Egypte - et donc moins de conférences publiques avaient été prévues. Après avoir passé un long séjour en Egypte, ‘Abdu'l-Baha devait retourner à Haïfa mettant ainsi un terme à son grand périple occidental.

Sur les trois séjours en France, un seul livre en français retranscrivant les causeries données par ‘Abdu'l-Baha fut imprimé, grâce à des notes qui avaient été prises simultanément des causeries en 1911. Il s’agit du livre les Causeries de ‘Abdu'l-Baha à Paris dont nous avons parlé précédemment et dont la lecture est primordiale pour comprendre quel genre d’enseignement a été offert aux Parisiens du début du XXème siècle. Quant à ses deux autres séjours, rien ne fut publié en français, même tardivement.

SON JUGEMENT SUR PARIS

Sur Paris, ‘Abdu'l-Baha a porté un jugement sévère, alors qu’il donnait une causerie le vendredi 20 octobre 1911: «Paris, disait-il, est une cité très belle. Il n’est pas possible, je crois, de trouver de nos jours une ville plus civilisée, plus achevée matériellement. Il est triste, en revanche, que la lumière de l’esprit n’ait pas brillé sur elle de quelques temps. Dans la civilisation spirituelle, elle est très en arrière. Une puissance suprême est nécessaire pour l’éveiller aux réalités religieuses afin d’infuser une vie fraîche à son âme. Vous devez tous vous unir pour lui apporter la Lumière, pour réveiller ses habitants, avec l’aide d’une force supérieure... Il y a des arbres qui fleurissent et qui portent fruits dans un climat froid, d’autres ont besoin des rayons les plus chauds du soleil pour être fertilisés: Paris a besoin d’une chaleur considérable pour être ramené à la vie spirituelle.»

Cette déclaration attire l’attention sur le fait que le développement spirituel de Paris est bien en deçà de son développement matériel. Selon lui, Paris est certes le symbole de la modernité, où l’on trouve le métro, l’électricité, le chauffage central, le téléphone et tout ce qui peut faciliter la vie matérielle, mais c’est une ville qui s’est éloignée des valeurs humaines et des qualités de l’esprit. S’étant donné la mission de faire connaître et répandre les enseignements de son père en Occident, il estime que Paris doit s’attacher à retrouver un certain équilibre, ce qui pourrait justifier ses trois séjours prolongés dans la capitale française. ‘Abdu'l-Baha a d’ailleurs précisé qu’une certaine complémentarité existe entre l’Orient et l’Occident: «Les peuples occidentaux sont fermes et solides dans leurs fondations. Leurs capacités sont considérables. Ils doivent donner à l’Orient la civilisation matérielle qui le complétera, afin de recevoir de lui, à leur tour, l’assise spirituelle qui leur manque.»

D’autre part, voici plusieurs tablettes de ‘Abdu'l-Baha que nous avons trouvées dans les archives de Laura Barney, qui montrent combien ‘Abdu'l-Baha était attaché à la ville de Paris et combien il souhaitait son épanouissement au niveau religieux et spirituel: - un extrait d’une première tablette révélée par ‘Abdu'l-Baha à l’adresse de Hippolyte Dreyfus, le premier croyant parisien: «Maintenant, tu dois t'occuper de Paris, guider les êtres délicats, afin qu'ils soient éduqués et deviennent tes collaborateurs et tes compagnons, que vous organisiez des assemblées, que vous vous mettiez à mentionner à expliquer et à enseigner les choses divines, et que vous inspiriez à chacun le désir de suivre les préceptes et les instructions célestes. Alors ce monde obscur deviendra lumineux, la haine et l'inimitié des hommes se changeront en amour et en bonté, l'édifice de la guerre s'écroulera, et le palais de la Paix s'élèvera dans la gloire. Chéris les Amis de Dieu à Paris, et donne leur, de ma part, un salut plein du désir ardent de les voir.» - un deuxième extrait de lettre de ‘Abdu'l-Baha adressée à Hippolyte Dreyfus également, et datée du 7 février 1919: «Transmettez de ma part, ma plus grande gentillesse, à la respectable dame, Laura, ainsi qu’au reste des amis qui sont à Paris et parmi eux M. et Mme Scott, M. Boutaric et Mirza Ali Akbar et particulièrement la servante de Dieu Mme Bernard, transmettez mes profondes salutations. J’ai été attristé d’apprendre la perte de son respectable mari ».

DES PARISIENS BAHA'IS

Les journalistes l’ont bien compris, ‘Abdu'l-Baha vient de cette lointaine Perse et il vient prôner un message de paix: il apporte la religion baha'ie. La plupart des Occidentaux pensent que c’est un mouvement purement iranien. Mais quelle n’est pas leur surprise lorsqu’ils apprennent qu’il y a des adeptes baha'is français ! «M. Hippolyte Dreyfus, à l’amabilité de qui je dois d’avoir approché ‘Abdu'l-Baha, est baha'i. C’est un homme du monde, vêtu en Parisien correct et qui, s’il parle le persan, écrit fort clairement le français. [...] Par quel chemin M. Hippolyte Dreyfus est-il allé au prophète persan ? C’est la question que se poserait tout profane.» «M. Hippolyte Dreyfus, l’adepte parisien le plus zélé du baha'isme"

En effet on ressent que les journalistes avaient accepté et apprécié le fait qu’une nouvelle tendance provienne d’Orient, mais qu’elle s’implante aussi profondément chez leurs concitoyens, et qu’il existe des croyants d’origine française, les laisse perplexes. Un mois environ après l’arrivée de ‘Abdu'l-Baha à Paris, ce titre sort en gros caractères dans l’Excelsior: «Le Baha’ïsme fera-t-il la conquête de Paris ?» Ce titre, sous une forme provocatrice, ne peut manquer d’interpeller tout lecteur.

Par ailleurs, certains chroniqueurs nous informent qu’il y a une petite communauté de fidèles dans la capitale ; ils sont donc acquis à l’idée que des baha'is occidentaux existent: «Ses fidèles de Paris vont l’entourer d’égards respectueux et tendres» ; «le béhaisme, [...] c’est le nom d’une religion nouvelle qui a quelques fidèles à Paris» ; «Après Paris où l’entoure déjà un petit troupeau de fidèles, ‘Abdu'l-Baha apôtre infatigable, traversera l’Atlantique pour aller aux Etats-Unis, où les baha'is se comptent déjà par centaine de mille.»

Nous voyons que peu à peu, dans l’esprit de la presse, la religion baha'ie n’est pas restreinte à un mouvement venu d’Orient, mais qu’elle commence à avoir un écho en Occident, ce qui lui donne un intérêt d’ordre plus général et universel.

‘Abdu'l-Baha et la foi baha'ie vus par certains intellectuels

HENRI BERGSON (1859-1941)

Henri Bergson est un célèbre philosophe matérialiste français, né à Paris. Il fut professeur au Collège de France, et parallèlement, assuma des tâches politiques durant la Première Guerre Mondiale. Il s’intéressa de près aux travaux sur la Société des Nations. Pour lui, l’intuition était le seul moyen de connaissance de la durée de la vie. La postérité retint le nom de Bergson pour le nombre considérable d’oeuvres philosophiques qu’il laissa derrière lui.Baha'is à Paris, France
Henri Bergson, rencontra ‘Abdu'l-Baha lorsque ce dernier se rendit à Paris pendant son séjour de 1913. Cette rencontre est relatée dans un livre en persan, par un des compagnons de voyage de ‘Abdu'l-Baha. Dans ces mémoires, il est dit que Bergson, qui avait appris le séjour de ‘Abdu'l-Baha à Paris, souhaita le rencontrer. D’après Vali’u’llah Varqa, un rendez-vous avait été fixé entre ‘Abdu'l-Baha et le professeur Bergson et cela avait été mentionné dans un journal français. Bergson s’était donc rendu au domicile de ‘Abdu'l-Baha en compagnie de quelques uns des adeptes de son école de pensée. Une discussion fut entamée concernant les matérialistes et les croyants: «‘Abdu'l-Baha commença la conversation et déclara qu’entre les matérialistes et les croyants en Dieu il y avait une unité de vue sur une seule question: la création de toutes les choses existantes est due à une très grande force qui est hors de toute description ; la différence de vue entre ces deux groupes réside dans le fait que les matérialistes ont nommé Nature cette énorme puissance tandis que les croyants en Dieu ont nommé Dieu cette puissance créatrice et Intelligence absolue. Alors Bergson dit humblement que «si vous réconciliez ainsi les matérialistes et les croyants en Dieu, et si vous établissez la compréhension entre eux, nous en serions très reconnaissants». Lors de ses différents séjours en France, ‘Abdu'l-Baha eut à côtoyer plusieurs groupes religieux, idéologiques ou libres-penseurs.

RENCONTRE D'ABDU'L-BAHA AVEC LES PROTESTANTS

Causerie au Foyer de l’âme, au Temple du Pasteur Wagner, le 26 novembre 1911. ‘Abdu'l-Baha a donné une causerie publiquement dans ce temple protestant. Elle est entièrement transcrite dans Les causeries de ‘Abdu’l-Baha à Paris et parle surtout des différentes manifestations divines qui sont toutes issues de la même source et qui sont venues pour la même mission: apporter un message destiné au progrès de l’humanité.

Le 17 février 1913, entrevue avec le Pasteur Monnier. Le Pasteur Henri Monnier (né en 1871) était Professeur à la Faculté libre de théologie protestante de Paris. Il était également le vice-président de la Fédération protestante de France, et Pasteur de l’Eglise du quartier de l’Etoile. Parmi ses nombreuses oeuvres, nous pouvons citer «Qu’est-ce que la Bible ?» «La Loi de sacrifice, Le Paradis socialiste et le Ciel.»

Nous avons pu retrouver le texte d’une interview avec le Pasteur Monnier sur le lien entre la foi baha'ie et la chrétienté. Cet entretien date du 17 février 1913. Plusieurs thèmes ont été abordés. Le pasteur Monnier posait des questions auxquelles ‘Abdu'l-Baha répondait en un long développement: «Pasteur Monnier: Nous sommes très heureux de trouver parmi nous, [...] quelqu’un qui nous apporte un message divin. ‘Abdu'l-Baha: Celui qui est doté du pouvoir d’entendre devrait entendre les mystères de Dieu entre toutes choses, et toute la création lui transmettra le message divin. Pasteur Monnier: Si vous nous permettez, nous voudrions poser une question: comme nous sommes étudiants en théologie, et dans les rangs du Clergé, nous voudrions connaître votre croyance sur le Christ. [...]Notre croyance à propos du Christ est exactement comme il est noté dans le Nouveau Testament.»

La discussion se poursuit sur certains points religieux, notamment sur la question de la Trinité, sur les points communs entre le Christ et Baha'u'llah ... Cette rencontre est confirmée par une deuxième source: «Le 17 février [...] cette nuit, il visita le Séminaire théologique du Pasteur Monnier et répondit à ses questions.»

LES ESPERANTISTES

La soirée du 12 février 1913, ‘Abdu'l-Baha fut invité par les Espérantistes à prendre la parole dans une réunion organisée spécialement pour lui. Malgré sa fatigue, il se rendit au «Modern Hotel» où se déroulait cette réunion et il fut très chaleureusement reçu par le Président des espérantistes qui l’introduisit de la sorte:
«C’est une grande joie et un honneur insigne d’avoir parmi nous Sa Sainteté ABDUL BAHA, Chef de la foi baha’ie. En ce qui concerne la nécessité d’une langue auxiliaire, il partage notre point de vue [...]. Nous espérons que la langue universelle sera la cause de l’unité du monde, de même que la foi mondiale baha’ie a unifié les âmes dans le domaine spirituel.»

Un des principes de Baha'u'llah était l’adoption d’une langue auxiliaire et universelle pour que tous les peuples puissent se comprendre au-delà des frontières. Nous comprenons aisément la démarche des espérantistes qui ont invité ‘Abdu'l-Baha car ils étaient convaincus de cette nécessité et la mettaient en pratique avec l’espéranto.

LES AUTRES DESTINATIONS DE 'ABDU'L-BAHA EN OCCIDENT

1. La Grande-Bretagne

‘Abdu'l-Baha est venu à deux reprises en Angleterre: du 4 septembre au 3 octobre 1911 (principalement à Londres et un court moment à Bristol) et du 13 décembre 1912 au 21 janvier 1913 (Liverpool, Londres, Edimbourg capitale de l’Ecosse, Bristol).

 La première photo d'Abdu'l-Baha en occident, sortant ici d'un taxi Londonien. Abdu'l-Baha ne voulait pas de photo mais la pression des amis et l'habitude occidentale ont rendu possible ces photos. Londres, Angleterre 1911Pendant son séjour en Angleterre, ‘Abdu'l-Baha donna également de nombreuses causeries sur différents principes de la jeune religion universelle. Nous allons relater quelques faits qui nous paraissent importants pour les retombées que cela a pu avoir sur la capitale française étant donné la proximité des deux pays. Il fut hébergé chez Sarah Louisa Bomfield, une jeune femme qui avait accepté la foi de Baha'u'llah à Paris en 1907 ; elle habitait un appartement, au 97 Cadogan Garden, dans la capitale anglaise.

«Le 10 septembre 1911, le premier dimanche après son arrivée en Angleterre, répondant au souhait du Pasteur, le révérend R.J. Campbell, ‘Abdu'l-Baha parla, du haut de la chaire du temple de la cité lors de l’assemblée du soir. Bien que la venue de ‘Abdu'l-Baha n’ait pas été annoncée, l’église était pleine à craquer. Peu oublieront l’image de cette figure vénérable vêtue de son habit oriental, montant les marches de la chaire pour la première allocution de sa vie lors d’une réunion publique. Que ce fut dans un lieu de culte chrétien en Occident avait en soi une profonde signification.»

2. L’Amérique du Nord

‘Abdu'l-Baha arriva aux Etats-Unis le 11 avril 1912 jusqu’à son départ le 5 décembre 1912. Il resta environ huit mois sur ce continent, ayant visité plus de quarante états de la côte Atlantique à la côte Pacifique, ainsi que le Canada. Une communauté baha'ie était déjà fermement établie aux Etats-Unis et s’était démenée pour organiser le séjour de ‘Abdu'l-Baha. En effet, depuis 1893, où la première mention publique de la foi baha'ie avait eu lieu en Amérique, une petite communauté avait germé, se fortifiant de jour en jour. Le premier baha'i américain fut Thornton Chase. En peu d’années, il y eut des groupes de croyants dans différentes villes américaines. C’est ainsi que de nombreuses réunions publiques eurent lieu: «dans la seule ville de New York il fit des allocutions publiques et des visites officielles en cinquante-cinq endroits différents au minimum.» Aux Etats-Unis aussi, la presse s’est énormément emparée de l’événement: dès le lendemain de son arrivée sa venue en Amérique faisait la une des journaux:

- dans le New York City Sun: «Le prophète des baha'is est ici
- dans le New York City Evening Mail: «Banni pendant cinquante ans, le leader des baha'is est ici: un philosophe persan encourage le vote de la femme et parlera de la paix»
- dans le New York Evening World: «‘Abdu'l-Baha Abbas est ici pour parler de l’amour fraternel
- dans le New York Herald: «‘Abdu'l-Baha est ici pour convertir l’Amérique à sa doctrine pacifique»
-dans le New York Times: «‘Abdu'l-Baha est ici»

ABDU'L-BAHA ET KHALIL GIBRAN

Khalil Gibran a rencontré ‘Abdu'l-Baha aux Etats-Unis. Nous pouvons nous demander dans quelle mesure il a eu un lien avec ‘Abdu'l-Baha. A-t-il reçu une influence de ce dernier? La plupart des oeuvres de Khalil Gibran ont été traduites en langue française et cela est donc important pour notre sujet car les lecteurs français avaient accès à ses oeuvres.

Khalil Gibran (1883-1931), est né au Liban et il s'installe aux Etats-Unis pendant les vingt dernières années de sa vie. Il est maronite. Toute sa vie est caractérisée par une oeuvre mystique très inspirée: une poésie de la réconciliation avec Dieu, avec l'humain ou avec soi-même. Le message qu'il transmet à travers tous ses écrits est quelque peu visionnaire. Il s'inspire de la sagesse orientale rendant hommage à la culture de ses ancêtres, mais il veut également faire un appel à la modernité dans un Liban corrompu. Immense poète, rénovateur de la littérature arabe, il est aussi un esprit révolté, dénonçant tous les conformismes et aspirant au changement social. Gibran est persuadé que pour arriver à la Vérité, une phase de rupture et de douleur est nécessaire. Auteur, poète et philosophe, il est également artiste peintre.

Il a écrit de nombreux ouvrages et certains d'entre eux mentionnent clairement ‘Abdu'l-Baha. En effet, ils se sont rencontrés lors du périple de ‘Abdu'l-Baha en Occident, alors que ce dernier s’était rendu à New York en 1912 (juste après son séjour à Paris, en 1911). Dans Sand and Foam [Le sable et l’écume], il écrit à propos de ‘Abdu'l-Baha: «Pour la première fois, j’ai vu une forme assez noble pour être un réceptacle de l’Esprit Saint.»

C’est ainsi que plusieurs rendez-vous furent pris et Gibran put faire le portrait de ‘Abdu'l-Baha. Il relate: «Il n’y a pas de mots pour décrire sa paix ineffable... Car enfin nous voyons la divinité incarnée. Divinement il tournait sa tête d’un enfant à l’autre, d’un groupe à l’autre. Combien j’aimerais pouvoir décrire ce mouvement de la tête, un mouvement oh, si tendre, avec cette indescriptible grâce céleste rendue par Léonard de Vinci dans son Christ et la Cène - dans l’étude de la tête -. Mais chez ‘Abdu'l-Baha irradié par des sourires et un soulèvement de ses yeux remplis de gloire, que même Léonard, à cause de tout son mystère, n’aurait pu peindre. L’essence même de la compassion, la tendresse la plus poignante est dans ce mouvement de la tête.» «Il est un très grand homme. Il est complet. Il y a des mondes dans son âme.» Conférence internationale baha'ie de Paris, avec les Mains de la Cause de gauche à droite John Robarts, Dr Ali-Muhammad Varqa, Amatu'l-Baha, Dr Rahmatu'llah Muhajir, Mr Dhikru'llah Khadem, Mr Collis Featherstone.

‘Abdu'l-Baha et la foi baha'ie dans son ensemble, bénéficiaient, depuis les voyages occidentaux de ce dernier, d’une certaine notoriété et ses séjours étaient connus dans le monde diplomatique, comme le stipule ce télégramme du général Allenby daté du 23 septembre 1918: «Ai aujourd’hui pris la Palestine, Annoncez au monde que ‘Abdu'l-Baha est sain et sauf.» D’autres dépêches montrent également que le sort des baha'is est une préoccupation politique et diplomatique: le ministre des Affaires étrangères français, Stéphen Pichon s’inquiète de la situation des baha'is en 1918: «Pourriez-vous informer ce que sont devenus béha’is persans groupés antérieurement à Saint Jean d’Acre autour de ‘Abdu'l-Baha ?». La tournure de cette dépêche peut laisser à supposer que d’autres dépêches ont circulé en France, concernant les baha'is. George Picot, le haut commissaire français à Beyrouth, répondit à cette missive de manière très rapide (uniquement trois jours de délai) par les termes suivants, ce qui montre l’intérêt de la France pour la minorité baha'ie: «Abdul Beha est en bonne santé, il continue à résider [à] Acre avec ses partisans qui n’ont pas été inquiétés par la guerre.»

Bien que cette dépêche nous affirme que les baha'is n’ont pas été inquiétés par la guerre, nous apprenons par d’autres sources que de dures privations et de graves dangers pesèrent sur la population palestinienne, y compris sur ‘Abdu'l-Baha et les baha'is: «Les privations infligées aux habitants [...] furent aggravées par les rigueurs d’un sévère blocus. Les risques d’un bombardement de Haïfa par les alliés étaient constants et devinrent si menaçants, à un moment donné, qu’ ‘Abdu'l-Baha dut se réfugier temporairement, avec sa famille et les membres de la communauté locale au village d’Abu Sinan. Le pacha Jamal, commandant en chef turc, brutal, tout-puissant et dénué de scrupules, ennemi invétéré de la foi, avait déjà, poussé par ses soupçons sans fondement et à l’instigation des ennemis de cette foi, cruellement tourmenté ‘Abdu'l-Baha, et il avait même fait part de son intention de le crucifier et de raser le tombeau de Baha'u'llah.»

Pendant toute la durée du conflit, ‘Abdu'l-Baha n’a cessé d’oeuvrer pour le bien être des populations subissant la guerre, appliquant ainsi concrètement les principes défendus par son père et par lui-même. C’est ainsi, par exemple, qu’il a organisé un vaste projet de développement agricole près de Tibériade (en Palestine). Cela a permis de fournir une vaste récolte de blé à la région, et a empêché la population de mourir de faim. Les autorités britanniques rendirent hommage à ‘Abdu'l-Baha pour cette action, et il se vit conférer le titre de Chevalier de l’ordre britannique par le général Allenby, le 27 avril 1920, lors d’une cérémonie en son honneur à la résidence du gouverneur britannique de Haïfa, en présence des différents notables de la communauté. Cet événement est significatif car il démontre la notoriété que possédait ‘Abdu'l-Baha dans un milieu européen, proche de la France et il est certain que ce titre contribua à hausser le prestige de la religion baha'ie d’un point de vue occidental.

Le décès de ‘Abdu'l-Baha le 28 novembre 1921

L’HOMMAGE A UNE GRANDE PERSONNALITE

Plus la fin de ‘Abdu'l-Baha approchait, plus des signes témoignaient d’un développement croissant de la religion baha'ie, à l’est comme à l’ouest, que ce soit par la formation et la consolidation des institutions administratives locales ou par la multiplication des activités, conférences et réunions.

Sa mort est un événement important car il démontre combien ‘Abdu'l-Baha était devenu une figure renommée et respectée dans le monde. Il est décédé à Haïfa aux premières heures du 28 novembre 1921 alors qu’il avait soixante dix-huit ans et est enterré dans le mausolée sur le mont Carmel auprès du Bab. Son petit-fils Shoghi Effendi raconte la nouvelle de son décès: «La nouvelle de sa fin si soudaine, si inattendue, se répandit comme une traînée de poudre à travers la ville et fut transmise sur le champ, par télégramme, aux régions lointaines du globe où elle frappa de douleur la communauté des disciples de Baha'u'llah, en Orient et en Occident. Des messages venus de près et de loin arrivèrent en masse, émanant aussi bien de personnalités que de gens simples, sous forme de télégrammes et de lettres, apportant aux membres d’une famille accablée par un inconsolable chagrin des témoignages de louanges, de dévotion, de peine et de sympathie.»

TEXTES : Médiathèque - Centre de Resources Baha'ies Francophones


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